Biographie du Gouverneur Général François-Joseph Reste de Roca

 

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L'aventure africaine


 

L’aventure de la traversée vers l’Afrique

 

 

« 11 mars 1926 : Aujourd’hui nous quittons Bordeaux. Il est onze heures, le soleil est éclatant. Une foule tumultueuse  se presse : des amis, des fonctionnaires, tous ces gens qu’attire le départ des  bateaux. Un départ c’est comme une nouvelle vie qui commence. Et les souvenirs du passé affluent. Trop d’attaches me retiennent.

 Ici des amis, des paysages aimés, des villes où s’écoulèrent des heures si heureuses, des plages aux sables d’or, des lacs,  des vallées et puis dans les cités, les musées et les tableaux, les promenades rue de la Boetie, rue Bonaparte, sur les quais.

Là-bas, la grande sylve, les savanes, les fleuves immenses, la nature toute neuve encore que chargée d’un lourd passé.

Nous descendons le fleuve…les eaux sont jaunes…la marée montante les gonfle et semble- leur donner plus de vie.

Le Bec d’Ambès : des barques, des remorqueurs ; au loin des vignobles. Puis l’océan immense, des navires, des voiles légères.

Me voici sur la route éternelle, pèlerin infatigable. Mes compagnons de route, je ne les connais pas encore. Qui sont-ils ? Où vont-ils ? Quel destin  les guide ? Un bateau c’est tout un monde. Rêves, ambitions… Quel pays les accueillera ? Savanes découvertes, sombres forêts, sables du Soudan, plaines mossis ou marais de la Likouala ?

Le navire glisse comme un grand cygne sur les eaux. La nuit est sereine. Le vent murmure sur la mer silencieuse son oraison fervente. Une étoile vient jusqu’à moi par le sabord ouvert… »

 

La barre

 

«Nous débarquons à Tabou (Cote d’Ivoire), deux heures après midi, par une barre violente, une vraie belle barre, avec vagues furieuses, rouleaux rageurs. Mais nous avons des pagayeurs admirables, aux corps nus, nerveux, musclés. Ah, ce sont des marins nos Kroomens !

Je m’observe : J’ai voulu justement passer la barre à cette saison de l’année, qui est la plus mauvaise, pour voir, en sportif moi aussi et peut-être encore pour rappeler à la vie de vieux souvenirs, les souvenirs du temps où je naviguais à la voile en Méditerranée. Je m’observe. Broncherai-je ou non ? Mais ceci n’est ce pas ne regarde que moi. »

 

 

Les sociétés concessionnaires : un rôle très discutable

 

De décembre 1912 à avril 1914  José  est commissaire auprès des compagnies concessionnaires. Il portera un jugement définitif sur les dommages causés par ces compagnies qui pillent les réserves naturelles et commettent des exactions sur les Indigènes :

 

« Les atrocités, les crimes commis par les sociétés concessionnaires éclairent d’un jour sinistre l’histoire des sociétés concessionnaires

La société du Haut Ogooué exploite l’indigène et les ressources vitales du pays jusqu’à l’épuisement.

Au Congo Belge la récolte ou pour employer un mot plus juste la rafle des produits naturels, plus spécialement le caoutchouc et l’ivoire devint si intense et inconsidérée que l’épuisement de la contrée pouvait être prédite à coup sûr et son dépeuplement aussi, car l’exploitation directe du domaine privé par l’Etat devait entraîner l’impôt sur le travail, c'est-à-dire le travail forcé et même l’enrôlement d’esclaves. »

 

« Poussé par des gens d'affaires le gouvernement n'a pas compris  que notre action en pays d'outre-mer, trouve sa seule justification dans une œuvre de solidarité et non d'asservissement à des besognes strictement utilitaires. On a soumis les populations autochtones  à un régime d'exploitation et de contrainte dont elles se relèveront difficilement.

On n'a pas saisi que nous devions coopérer directement  avec les populations sans l'intermédiaire des maisons de commerce  animées du seul désir de faire des bénéfices considérables.
Et l'on a vu cette chose énorme, intolérable, de quelques Européens vendant à la faveur d'un monopole de misérables marchandises de pacotille à des peuplades tenues en retour de livrer, sans exception, tous leurs produits de leurs terres, de leurs forêts, de leurs chasses, de leurs rivières à des prix de voleurs. Les paiements se faisaient souvent en fausse monnaie. C'était du pillage. Oserais-je dire que, dans une certaine tribu de géophages la compagnie concessionnaire prélevait une redevance sur la terre consommée. »

 Le gouverneur Reste qui à l'époque était encore au Tchad, a conservé dans ses archives une lettre adressée par André Gide, en l'absence du gouverneur général Antonetti, au gouverneur Mattéo Alfassa, qui assurait son intérim au Congo. Ce document lui aura probablement été communiqué lorsqu'il a pris ses fonctions au Congo et il l'a conservé en raison de l'intérêt de cette lettre et du fait qu'elle rencontrait et appuyait ses convictions.

La guerre de 14-18

 

Les nouvelles de la guerre parviennent à la colonie avec beaucoup de retard.  José note sur ses carnets le détail des offensives, des avancées ou reculs de l’armée française. Il se montre optimiste sur l’issue de cette guerre mais est très affecté par la perte de proches tel son beau-frère  Roméo Pigouche, mort sur le front à l’âge de 42 ans, époux de sa sœur Germaine qui se retrouve veuve avec ses trois filles et de son beau frère et cousin, le capitaine Georges Reste, également mort au front à peu de temps de l’armistice.

"Cette guerre marquera la faillite des places fortes et des camps retranchés. Quels changements aussi dans la tactique. Plus de ces batailles à grand spectacle qui décidaient en quelques heures du sort d’une nation. Lentement, progressivement, jour par jour, nous refoulons l’ennemi et la victoire finale sera faite de ces petits reculs partiels. Le rôle des infiniment petits – au sens humain du mot- deviendra prépondérant. Quelle joie le jour où les troupes franchiront le Rhin. Nous serons débarrassés pour jamais du cauchemar allemand."

 

José Reste se heurte aux forces allemandes

 

Cependant José Reste, chef de la circonscription de la Likouala-Mossaka se heurte aussi aux forces allemandes  peu avant la déclaration de guerre.

A bord du « Bretonnet » dans la passe de Likenzi, qui  fait communiquer la Sangha au Congo, et où la navigation est libre, l’administrateur José Reste est signifié par les Allemands de s’arrêter à leur poste. Celui-ci refuse catégoriquement, arbore tous ses insignes et donne ordre au capitaine du navire, Monsieur Mary, de continuer sa route.

C’est alors que douze tireurs les mettent en joue de la berge. Craignant un grave incident diplomatique  l’administrateur Reste  donne l’ordre de virer de bord et d’accoster. Malgré les protestations des Français le navire est fouillé de fond en comble avant de pouvoir poursuivre sa route.

C’est ce même commandant allemand qui remontant la Sangha, au commencement des hostilités fit massacrer le 22 Août 1914  quinze européens et dix gardes régionaux dans lîle de M’Birou.

 

Les dangers sur la Likouala aux Herbes

 José est nommé administrateur en chef  à Impfondo. Il fait le récit de ses tournées en forêt, dans la région de la Likouala aux herbes  dans son ouvrage non édité "Un homme parmi les hommes".

"L'attrait de la vie africaine, son grand charme et pourrait-on dire son sens profond , sont faits de ces imprévus, de cette existence au jour le jour, jamais la même loin de ce rythme quotidien , dans nos pays d'Europe, qui nous enserre et nous étreint.

L'homme redevient lui-même. La voie qui s'ouvre devant lui est libre de tout jalonnement. Il lui semble à nouveau découvrir l'univers.

Je sens en moi les pulsations de la vie élémentaire, de la vie instinctive qui me travaillent aveuglément: va, découvre, surpasse chaque jour toi et ton destin. 

C'est aussi l'attrait de l'inconnu: mes yeux que verront ils demain…"

 

Marche dans la forêt

 

« Pas de cheminement de terre ferme, pas de sentier ni de piste: un alignement de troncs d'arbres abattus dans l'axe les uns des autres. Et l'on va ainsi, pieds nus d'arbre en arbre, escaladant les branches et les redescendant, un vrai travail de cirque, une acrobatie sans fin.

On avance ainsi à vive allure  sur le tapis glissant et dangereux des mousses et des lichens dont les troncs sont couverts.

Au milieu du jour on s'arrête pour déjeuner. Appuyés aux branches, assis à califourchon sur les troncs mêmes, les hommes goûtent à leur manioc et à leur viande fumée. Aucune fatigue : de la gaité, des rires, un bavardage sans fin, des quolibets, des moqueries et par-dessus les têtes …un ciel bleu illuminant la forêt, les eaux profondes, et donnant plus de relief encore à ces corps noirs à peu près nus.

Le dernier morceau de viande avalé, la marche reprend et à cinq heures du soir on atteint la Sanga.

Lafont, le chef de la subdivision ne peut en croire ses yeux …il lève les bras au ciel " Je ne pensais pas vous voir…on m'avait dit le chemin impraticable…impossible aux indigènes mêmes.

La nuit s'est faite, brutalement. Nous nous sommes mis à table en plein air sous de grands palmiers, que la lumière crue des lampes à acétylène rend plus grands, plus fantastiques encore. »

 

Navigation en pirogue sur les fleuves

 

« A l'aube ce fut la descente de la Tanga en pirogues vers Epena.

 

Nous avons traversé un parc merveilleux, parmi les feuilles mortes les fleurs de nénuphars, éclatantes de blancheur, ponctuaient de points étincelants, les eaux noires, d'un noir velouté.

Il fait bon sur le fleuve, l'air est doux. On navigue le jour, quelquefois la nuit, de ces nuits incomparables d'Afrique, sous la croix du sud.

Une nuit sombre d'orage : le fleuve était noir et noires les rives. La pirogue happée par un tronc d'arbre tombé de tout son long dans les eaux, a chaviré. Nous étions assoupis dans la lourdeur de l'atmosphère. Le choc, brutalement, nous a réveillés. Pas le moindre affolement : tous ces hommes du fleuve font corps avec l'eau: elle est leur élément.

Avec calme sans la moindre hésitation, tout en nageant, ils ont redressé l'embarcation, l'ont vidée, ont remis en place les bagages repêchés et la course a repris dans un chant d'allégresse…

Le jour on s'arrête sur les berges. On va à pieds dans l'intérieur des terres, le long des sentiers sinueux, ombragés, emplis de silence et l'on atteint les immenses champs de culture entourant les villages: des champs de manioc et d'ignames aux feuilles d'un vert intense. Les premières cases apparaissent sous les arbres, toutes menues et la foule accourt, les femmes en tête, dansant et chantant, pendant que les hommes suivent, plus graves. Rite traditionnel, tout de grâce accueillante, écho de la vie simple de ces tribus…simple dans ses manifestations extérieures mais si compliquée dans sa réalité profonde, dans son essence, dans son intimité.

 

A Epena la Likouala quitte la grande forêt et c'est la plaine à perte de vue , verte de toutes ces graminées qui la peuplent : hautes herbes aux longs panaches blancs, aux feuilles coupantes herbes tendres et menues semblables à nos gazons d'Europe, un foisonnement intense, un tapis épais et moelleux.
Tout le long du chenal, sur ses bords, en une bande ininterrompue, large de plusieurs centaines de mètres, parfois d'un ou deux kilomètres, une végétation intense d'herbes fluviales "l'essoubi" des gens de la Likouala.

Ce sont ces herbes qui personnalisent le fleuve et lui ont donné son nom: Likouala aux Herbes: Likouala Essoubi.

On évoque le Nil et ses embâcles de salades si souvent décrits. 

Nous devions aller coucher au village d’Ebembé, mais notre carte était trompeuse. Ces régions étaient encore peu connues, à peine quelques voyageurs les avaient-ils parcourues. La nuit nous surprit, une nuit sans crépuscule. Une île était là, toute proche

Au milieu de la rivière très large en cet endroit et dont le lit se prolonge dans les plaines riveraines en d’immenses marécages très profonds, couverts d’herbes ; une île, toute petite, une langue de sable posée sur les eaux avec seulement quelques touffes d’herbes sur les bords, pas un arbre, rien où accrocher notre tente, où amarrer notre pirogue ; juste la place de mettre notre lit, nos tables, une cantine, les nattes des pagayeurs et d’installer un foyer pour cuire notre dîner ; un dîner frugal de brousse : du riz, une boite de conserves, des bananes.

Nous nous couchâmes en plein air ; les étoiles brillaient ; le bruit de l’eau nous berçait ; notre pirogue se balançait, attachée à une touffe d’herbes. Nous dormions quand la tornade s’abattit sur nous ; les eaux du fleuve envahirent notre îlot et, à la lueur d’un éclair, nous vîmes notre pirogue qui s’en allait, emportée par les eaux et le vent.

Le soleil se leva sur ce désastre : nous étions trempés jusqu’aux os, sans vivres et sans pirogue !

Nous passâmes toute une journée dans l’attente. Le soir, alors que notre décision était prise de partir le lendemain à la nage, nous entendîmes le tam-tam de pirogues qui venaient vers nous. Notre embarcation à la dérive avait été aperçue par des indigènes du village d’Ebembé qui avaient deviné qu’elle appartenait à des blancs et nous la ramenaient. Heures d’anxiété et d’attente bien sûr, mais belles heures ! »

 

Sur le fleuve Congo (1917)

 

« Quand les pluies de l’hivernage l’ont gonflé, le Congo sort de son lit et prend possession des plaines qui le bordent.

Au centre de la cuvette équatoriale, il s’étend sur plus de cent kilomètres au-delà de ses bords. C’est une mer vaste et profonde qui envahit tout. En pirogue, en bateau à vapeur, sans se préoccuper de la route exacte, on suit une ligne droite. Les rivières se confondent : l’Oubangui, la Likouala-aux-herbes, la Sangha, la Likouala-Mossaka mêlent leurs eaux au-dessus des grands plaines. Les hommes se réfugient dans les arbres, y construisent des refuges, faits de planches et de branchages, accrochés entre les branches maîtresses…les animaux se réfugient dans les hautes vallées fuyant le flot envahisseur… »

 

« Nous avons visité l’autre jour un village de pêcheurs (nomades) installés tout au bord du fleuve Congo. A la tombée de la nuit le campement s’anime. Rassasiés, gais, nombreux, les Bakongos sous la voûte des grands arbres (la forêt descend jusqu’au fleuve) causent, chantent, racontent les vieilles légendes de leur folklore. Ce sont de vraies scènes dantesques que le spectacle de ce monde à peau noire, tous demi nus, riant, dansant, grimaçant à la vive flamme des immenses foyers qui crépitent sous les séchoirs tandis que le fleuve dort sous les molles clartés des nuits de lune et que tout ce bruit humain va se répercuter au fond des forêts équatoriales.

 

On vogue au fil de l’eau. Pendant de longues heures on ne voit ni homme ni bête. Rien ne trouble le calme de ses immensités solitaires. Cette absence de vie animale, cet énorme silence stupéfie, trouble, inquiète. A voir se succéder les horizons d’eau sans limite et se prolonger sans fin l’infranchissable muraille des forêts, on peut se croire transporté en des paysages antérieurs à l’humanité, à l’animalité elle même. C’est ainsi sans doute qu’aux époques géologiques lointaines, les terres se formaient au-dessus des eaux, c’est ainsi que s’étendait partout la vie exubérante des herbes et des arbres. En un  certain sens c’est explorer le temps qu’explorer l’espace. Nous retrouvons à l’autre extrémité de la terre l’aspect de nos siècles disparus. Dans l’Inde ou la Chine par exemple nous pouvons revivre les temps les plus éloignés de notre histoire, les temps homériques ou les temps bibliques. C’est à la préhistoire qu’appartiennent nos contemporains les sauvages d’Australie.

Sur les bords du Congo nous revivons des âges même antérieurs à la préhistoire. Au contact des eaux immenses et des forêts profondes un curieux état d’âme apparaît en nous, c’est une étrange somnolence hors des nos  préoccupations habituelles et de nos  souvenirs familiers.

Nous vous oublions, chers amis d’Europe, nous oublions vos énergies et vos rêves, votre politique et vos philosophies, vos arts et même vos amours. L’immense nature emplit seule le vide infini de nos cœurs. Les seuls sentiments qui nous intéressent  sont ceux que nous prêtons aux choses : la sérénité des eaux calmes, la tenace volonté des forêts, la colère rageuse des tornades, la candeur souriante des aurores, l’orgueil éclatant des midis, la divine résignation des soleils couchants. »

 

Navigation sur le fleuve Congo en bateau à roues. Février 1919. (carnets de route)

 

"Nous longeons la rive française du Congo puis à la hauteur de la hollandaise nous pénétrons dans le Pool.
Brazzaville, à cette heure matinale, ne manque pas de cachet . Les maisons dont les toits émergent d’un fouillis de
verdure, font bel effet. L’impression est jolie, délicate.

Nous doublons les messageries fluviales, la maison Tréchat, la Hollandaise. Puis le Pool apparaît dans toute sa beauté. Les eaux sont très basses . La vaste nappe d’eau est coupée de nombreux bancs de sable rose . De nombreux ibis, des grues, des canards sauvages qui s’y reposent , nous regardent passer. Nous longeons les « Falaises de Douvres « toutes blanches et rayonnantes de lumière.

A midi nous entrons dans les « couloir » vaste chenal de deux à trois kilomètres de large, quelquefois moins, taillé dans d’énormes bancs de grès ; gorge béante par où dévalent en tourbillonnant les eaux qui s’accumulent dans les profondeurs de l’Afrique Centrale. Le fleuve est bordé de hautes collines boisées. Les clairières sont nombreuses, véritables trous de lumière dans le cœur de la forêt.

A 12H30 nous sommes devant « Maloukou » où l’on vient d’installer un sanatorium.

A 2H25 nous atteignons le poste à bois Gourés

Nous atteignons la « rivière noire » la « Black river » à 5H55. Nous nous y arrêtons pour coucher.

Le « Dolisie » qui nous porte a tout un brillant passé."

 

Un marcheur infatigable :

 

« Afrique si peu connue et qui mérites tant de l’être, je ne suis donc pas las de te parcourir ! Ni las des brumes de ton océan, de tes cocotiers penchés sur le flot, de tes grandes plaines, de tes savanes et de tes dunes, de tes sables , de tes monts déchiquetés, de ta forêt impénétrable…Jamais las d’entendre bruire ta vie secrète : Afrique, jamais las de te découvrir !... »

"Vous marchez malgré le vent,  la pluie, la brume, vous allez d'un pas souple allongé, régulier qui est le votre, vous allez sûr de vous, sûr de la route, sûr du succès. Vos chaussures dans la brousse ont perdu leurs semelles, qu'importe vous marchez…

 Vous êtes arrivé :

Quelle joie en vos yeux dorés, vaincre, telle pourrait être votre devise, vaincre tous les obstacles qu'ils viennent des hommes ou de la nature…. Ainsi vous marchez dans la vie

…Il vous faut conquérir l'espace, il vous faut de vastes horizons."

Lettre manuscrite adressée au gouverneur par Madame Marthe Davesne  (1932)

 

Le colonial et la civilisation des Blancs

« Né avec une âme de rêveur je n'ai jamais pu m'adapter  à la mentalité un peu spéciale du monde colonial pour qui les réalités, les tangibles réalités seules existent… »

 

Tournée  en pays Bakota (Congo) 1917 (José Reste y occupe les fonctions d’administrateur)

 

« …cheminant, bâton à la main, le long des pistes à peine tracées, escaladant les troncs d’arbres couchés par la tempête en travers du sentier, heureux et libre au milieu de la verte prison… »

 

Conditions de vie des Indigènes

 

La route et la suppression du portage : "j'ai voulu vivre la vie des porteurs"

 

«Il y a en Afrique une véritable déperdition de forces humaines. C'est contre ça que j'ai voulu lutter. Par la suppression du portage,  cette plaie hideuse qui a pesé si lourdement sur l'évolution de l'AEF.

J'ai voulu vivre un peu la vie des porteurs et j'ai suivi en pleine saison des pluies, sous les rafales d'eau et de vent , le sentier qui va de N'Djolé à l'Okano, à travers les massifs de l'Alaba et du Malène.

Nous sommes allés mes compagnons  de route et moi, pendant deux jours entiers à travers ces pentes abruptes, sur des terres détrempées, nous agrippant aux branches d'arbres et aux arbustes, allant de sommet en sommet, de vallée en vallée…Et nous avons rencontré des hommes qui cheminaient depuis des jours, de lourdes charges sur les épaules, dormant dans la forêt…Et je me suis dit que j'avais le devoir de venir à leur aide, d'ouvrir des routes, de supprimer le portage…»

 

 

En effet partout où il est en poste José Reste s'emploi au développement du réseau routier. Ainsi la liaison du Moyen Congo au Gabon (400km de Mouila à Dolisie) ou  la fameuse route au Dahomey (Bénin) qui relie Porto Novo à Cotonou à travers la lagune.

 

« Je poursuis ma route aux confins de ma circonscription. Depuis quatre jours nous marchons en pleine forêt. Les villages sont peu nombreux et consistent en quelques cases misérables, érigées sur des éminences au milieu des rares clairières qui forment comme des trous de lumière au cœur de la forêt sombre. Les indigènes qui peuplent ces vastes régions vivent surtout de la chasse. Ils ont l’allure souple et dégagée. Bien bâtis, robustes autant qu’agiles, ils ne craignent pas d’attaquer à la lance ou à la sagaie l’énorme et redoutable éléphant qui vit en troupes nombreuses dans ces immenses solitudes…Ils se nourrissent de sa chair et tirent de l’ivoire qu’ils vendent aux factoreries européennes l’argent de leurs  impôts. Le paiement de celui-ci est leur principal souci. C’est un lourd tribut qu’ils versent à leurs conquérants, à regret. Comment pourrait-il en être autrement ? Quelle amélioration avons-nous apportées dans leur condition sociale ?

Ils vivent  aujourd’hui d’une vie tout aussi misérable que dans leur passé lointain. La suite des jours s’écoule avec la même monotonie et une seule chose les préoccupe,  au plus haut point, la lutte contre la faim.

Tous ceux qui citent les sociétés primitives comme jouissant d’un bonheur parfait commettent une erreur bien grossière. Le primitif est le plus malheureux des hommes précisément parce qu’il vit trop dans la nature et qu’il est dominé par elle ; et comme si les éléments naturels ne suffisaient pas il a, comme à plaisir, compliqué son existence.

Il ne jouit d’aucune liberté. Il est l’esclave de ses préjugés, de ses fausses conceptions quant à la nature des choses. La peur domine tous ses actes. De là toutes ces restrictions, tous  ces tabous, séries de choses défendues ou permises dans lesquels il se perd lui-même, pris à chaque instant au dépourvu devant un fait nouveau qui surgit devant lui. L’indigène vit uniquement dans le présent, aucune perspective d’avenir ne s’ouvre devant lui ; son existence, selon sa croyance, est liée à tellement de faits, elle est tissée de tellement d’inconnus qu’il se demande lui-même comment il peut arriver à vivre, au milieu de tous ces dangers qui l’entourent.

Nous avons en nous un besoin instinctif de tout vouloir expliquer et souvent notre imagination s’égare en des mondes irréels. Le primitif croit à l’existence d’êtres surnaturels, d’esprits, de fantômes, qui sont aux aguets au détour de chaque sentier, prêts à fondre sur lui et à l’anéantir. Qui les guérira de la peur ? J’apparais moi-même comme une sorte d’épouvantail. Est-ce la guerre ou la paix que je leur apporte ?...

Je vais de village en village. La forêt s’étend encore sur de vastes espaces et je ne les quitterai que dans 7 ou 8 jours seulement. J’arriverai ensuite dans une zone de plaines qui ne manque pas de pittoresque. Je trace la carte de tout le pays parcouru en même temps que j’en fais la description géologique et botanique. C’est passionnant.

Les journées s’écoulent ainsi moins monotones, au cours des longues journées que je passe, seul européen, entouré de quelques miliciens et de porteurs indigènes. »

 

Rencontre avec les pygmées

 

« Un soir je suivais un étroit sentier. La forêt me recouvrait de son ombre.

J’allais entre deux coulées d’arbres et, je ne sais comment je pris, accompagné de mes hommes, une piste inconnue. Nous marchions d’un pas rapide ; tout à coup une vive lumière, une flamme qui monte, droite, vers la voûte des arbres. Nous étions tombés sur un campement de pygmées : une clairière infiniment petite, des huttes toutes menues, en écorce et lianes, aplaties sur le sol, et des hommes affolés.

Ils étaient là, tout au plus une trentaine, hommes, femmes, enfants. Je les rassurai, j’apaisai leurs craintes. Ils savaient- ces hommes n’ignorent rien de ce qui se passe dans la forêt - ils savaient ma présence. Ils m’avaient suivi, ils avaient épié mes gestes. De campement en campement j’avais été signalé. Ils ont le secret de communiquer à de grandes distances…Ils me suivaient à la trace. La nuit venue ils m’avaient abandonné, persuadé que je m’arrêterais et que je ne découvrirais pas leur campement, caché au plus épais des fourrés… »

« A mon regard ils comprirent que je ne leur voulais aucun mal. C’était un ami qui venait les voir, un ami qui passerait la nuit sous la tente, tout à côté de leurs cases. Un ami qui leur faisait confiance, car il connaissait leur loyauté…

Rassérénés, calmes, l’esprit tranquillisé, ils se groupèrent autour de moi et à la lueur des flammes, je pus examiner leurs traits, observer leurs gestes, vivre un peu de leur vie… »

 

 

Mossaka  :

« …un coin perdu au confluent da la Likouala et du Congo : le site en lui-même qui ne manque pas de beauté ne serait peut-être pas désagréable : une vaste plaine piquée ça et là de quelques palmiers  rôniers, deux fleuves aux eaux grises, des îles nombreuses composent un paysage esthétique…on pourrait s’en contenter mais la chaleur y est torride et les moustiques pullulent. Je n’ai pas dormi de toute la nuit. C’est un bourdonnement continu, une sarabande diabolique autour de la moustiquaire. »

 

 

Un monde magique

 « Ainsi donc la vie de ces hommes est d’une complication magique. Ils croient à la dualité de leur propre existence. Tout être vivant a en lui un esprit, un double, qui a une vie propre et indépendante. La nuit, pendant le sommeil, cet esprit peut s’échapper. Il vagabonde dans le village, visite les autres esprits ; il fait le bien ou le mal. Il ne meurt jamais. Il se réincarne dans un fœtus humain, dans un animal, dans une plante. De là l’origine des tabous (interdits sacrés), des totems et des fétiches…

La naissance n’est pas plus naturelle que la maladie ou la mort. Elle est une réincarnation.

Les hommes vivent  dans un monde imaginaire où dominent les forces mystiques, et dans ce monde, pure création de l’esprit, l’individu n’est rien. »

 

 

Le futur de la forêt 1918. Brazzaville

 

 « Nous traversons la rivière Itakolo qui coule au milieu de galeries forestières assez denses. Puis nous cheminons à travers un tableau herbeux, d’assez joli aspect, que piquent ça et là quelques bouquets d’arbres sabanquis. Dans le fond des vallées et assez haut sur le flanc des collines s’étalent des forêts qui diminuent chaque année sous la morsure du feu. Les indigènes brûlent la forêt pour l’établissement des cultures, mais un jour viendra plus proche qu’on ne croit où la terre sera complètement dénudée. Elle aura perdu la couverture protectrice  que lui donnent les arbres et sous l’action du soleil qui la dessèche et de la pluie qui la ravine elle sera pour jamais devenue stérile.

Alors les indigènes devront émigrer à la recherche de terres favorables car les terres qu’ils auront ainsi maltraitées ne pourront plus les nourrir. Un seul remède à cela : remplacer peu à peu la culture du manioc par celle du riz et utiliser à cet effet les fonds humides des vallées où des rizières pourraient être facilement aménagées. »

 

 

1917-1919 : seul à Brazzaville.

 

 Sans doute en raison de la guerre Gaby est resté  en France auprès de sa mèredans sa maison du Perthus, José séjourne seul à Brazzaville. Après ses heures de bureau fastidieuses, mélancolique, il aime rouler à bicyclette jusqu’au « pool » (le Stanley Pool) le vaste bassin du fleuve Congo aux remous tempétueux que traverse quotidiennement un  vapeur jusqu’à  Kinshasa sur l’autre berge, au Congo belge.

 

« Brazzaville est un  lieu d’exil. La vie de bureau dans un pays neuf n’a aucun sens. Il est dur de demeurer assis pendant de longues heures quand la grande brousse est  là toute proche qui vous invite aux grandes randonnées. »

 

« 2 mai 1919 : anniversaire de ma naissance. J’ai aujourd’hui 40 ans. Comme ces vingt dernières années ont passé vite. Ma jeunesse est maintenant finie, bien finie, et la pensée d’avoir passé deux années seul, ici, avive mes regrets. Hélas, où sont-ils les joyeux printemps d’autrefois ? »

 

 

Le colonial et la civilisation des Blancs

 

"La civilisation apportée d’Europe aux indigènes les opprime, les écrase, les chasse, les tue."

« Cette médiocrité qui encombre le monde colonial qu’il soit colon ou fonctionnaire… »

« Que d’amères réflexions sur cette vie fatigante, déprimante, qu’on mène aux colonies !

Si encore j’avais gardé mes illusions du début  sur la noblesse de la tâche que nous accomplissons en ces terres d’exil !

Mais hélas ! Au contact des réalités, au contact des Européens, fonctionnaires ou colons je les ai vite perdues ! Tous viennent ici pour exploiter l’indigène et ne se préoccupent guère de l’avenir du pays  ni du sort de ces races à qui soi disant nous sommes venus apporter la civilisation.

Celui qui vient ici avec des buts désintéressés n’est guère compris  et peu à peu tous ses rêves s’écroulent.

 Plus que jamais le Veau d’Or domine le monde et les humains, à genoux, élèvent vers lui leurs plus ardentes prières. Quelques rares attardés ont de la vie et du rôle qui nous incombe une tout autre conception mais leur action est nulle et le monde poursuit sa route, la terre tourne à travers les espaces sidéraux, la somme de souffrance augmente sans cesse et les divinités, quelles qu’elles soient  demeurent impassibles.
IL en sera ainsi jusqu’à ce que le silence se soit fait pour toujours sur la terre glacée et vide. »
(
1919 : extraits de ses carnets de route)

 

 

Décembre 1918 : José Reste condamne  les exactions commises  contre les Indigènes

 

« A lire les rapports établis par l’administrateur en chef Siadous et le juge Lebel sur les actes commis par C. on se croirait revenu au temps de l’Inquisition. Les miliciens à son  instigation avaient inventé des appareils pour serrer le crâne des récalcitrants (au paiement de l’impôt)  pour amener la torsion  des parties génitales. Les indigènes soumis à ces tortures souffraient énormément au dire des témoins.

Fait plus grave encore : la femme Guiboutou, accusée, sans preuve, de vol de poules au préjudice de C. est condamnée à tourner en rond toute la journée dans la cour des Eschiras avec une pierre de 20 kilos sur la tête. Harassée de fatigue, Guiboutou tombe. On la relève à coups de chicotte. Son corps n’est plus qu’une plaie. Comme elle s’affaisse sur le sol, C. la fait attacher par les bras à un cadre en bois que portent deux autres prisonniers. La femme Guiboutou est ainsi traînée pendant que deux miliciens maintiennent sur sa tête le bloc de 20 kilos.

Le soleil dardait ses rayons implacablement. « A boire, je n’en puis plus » criait Guiboutou. » « Plus vite » ordonnait C. aux indigènes qui la poussaient. Bientôt ceux-ci ne traînent plus qu’un cadavre.

D’autres faits aussi révoltants se sont passés aux Eschiras où C. résidait. C. introduisait dans le vagin des femmes le mauvais caoutchouc qu’elles apportaient. Elles devaient ensuite le mâcher. Les dénis de justice ne comptent pas

L’argumentation de C. ne me touche pas. Certes il s’est trouvé en présence de grosses difficultés. L’administration dans ce pays-ci est très difficile. Les indigènes, pourchassés, traqués, ne veulent rien savoir. Volés par les commerçants européens, sans ressource, ils mènent une vie lamentable. Comment obtenir d’eux les efforts qu’on leur demande ? Beaucoup d’administrateurs emploient la force et quelle force !

Mais tout de même C. a commis des actes de cruauté inexcusables. L’honneur du corps des administrateurs exige qu’on se sépare de lui.

Les débats sont clos à 11 heures. C. a développé longuement  ses moyens de défense. Il a exposé la situation à son arrivée et ce qu’il avait fait. S’il a commis des erreurs, dit-il, il doit être excusé en raison de la situation pénible dans laquelle il s’est trouvé.

On passe au vote. A l’unanimité la commission estime que C. est passible d’une peine disciplinaire. Par deux voix (Ravon et moi) contre une (L…..) la commission se prononce pour la révocation.

Je crois dans cette affaire avoir fait mon devoir. Certes j’avais le cœur serré en rédigeant mon bulletin de vote, mais ma conscience me disait d’être sans faiblesse. Il faut à tout prix en finir avec ces procédés barbares  en usage au Congo. Hélas que ne s’est-on montré sévère plus tôt ! Que de crimes, que de cruauté n’aurait-on pas évités ! »

 

 

L’épidémie de grippe 1918

 

«  Nous parlons de l’épidémie récente de grippe et je disais ceci : " La pitié, le culte du souvenir n’existent pas en général parmi les Coloniaux. On ne pleure guère les morts. A peine y fait-on allusion de temps à autre. Certes l’émotion était grande au moment où  l’épidémie battait son plein mais cette émotion est faite surtout de la peur de succomber à son tour. On ne plaignait les victimes que parce qu’elles nous rappelaient la fragilité de notre propre existence. Le danger passé, la vie a repris sur nous, faite de bassesse et d’égoïsme". »

 

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