Biographie du Gouverneur Général François-Joseph Reste de Roca

 
 

 Lettre d'André Gide au gouverneur Matéo Alfassa

Cette lettre a été publiée par André Gide dans son livre intitulé "Voyage au Congo, carnets de route" (1927, Gallimard) et dans une deuxième partie "Retour du Tchad".

Dans le volume des éditions de la Pléiade intitulé "souvenirs et voyages d'André Gide", on trouve la première partie de la lettre, mise en forme dans le texte de "voyage au Congo", chapitre IV, page 393 et suivantes. La lettre elle même figure dans l'Appendice I de la deuxième partie "Retour du Tchad", contenant les documents relatifs à la question des grandes compagnies concessionnaires, p.657 et pour la seconde partie de la lettre, présentée comme une variante (?) note de l'appendice I p.1287.

On se reportera page 1246 et 1247, aux notes 5, 10 et 13 du voyage au Congo, chapitre IV, pour connaître les suites de la publication de la lettre, ainsi qu'à la notice, page 1201 et suivantes.

La lettre a été envoyée par Gide au gouverneur Mattéo Alfassa, qui assurait l'intérim, à défaut du gouverneur général Antonetti, absent.

Le gouverneur général Augagneur, prédécesseur d'Antonetti, a critiqué la brutalité des méthodes de celui ci, lors de la campagne d'information qu'a menée André Gide à son retour.

Le texte qui suit est celui de la lettre initiale, non modifiée, retrouvée dans les archives du Gouverneur Général Reste de Roca.

 

LETTRE ADRESSEE AU GOUVERNEUR ALFASSA                                       Le 6 novembre 1925

 

 NOLA

 

Monsieur le gouverneur,

Je voulais vous écrire encore toute la reconnaissance que je garde de votre accueil. Sur divers points de notre parcours, l'effet de votre intervention s'est déjà fait sentir et répondant à vos instructions les administrateurs de votre colonie ont fait de leur mieux pour faciliter notre voyage.


Ma lettre ne devait contenir que des remerciements mais voici qu'un concours de circonstances inattendues, m'a soudain fait dépositaire d'un message que je me hâte de vous transmettre.

Samba Goto, chef de région, regagnait Boda où il réside et y était déjà presqu'arrivé lorsqu'il croisa sur la route l'auto du gouverneur Lamblin qui nous amenait à Ngoto. Croyant avoir affaire à vous même, il rebroussa chemin tout aussitôt et arriva à Ngoto à la nuit tombée. Nous étions alors attablés, Marc Allegret et moi. Samba Goto, craignant de nous déranger, nous salua rapidement et remit au lendemain la conversation qu'il se promettait d'avoir avec vous même. Mais déjà sa contre marche avait été connue. Un coureur dépêché par M. Pacha, administrateur de Boda, arrivait à Ngoto quelques heures après Samba Goto et lui transmettait l'ordre de revenir.

Je comprends du reste que M. Pacha craignait la divulgation des tristes faits dont Samba Goto voulait nous instruire. Celui ci, pressé par l'ordre de l'administrateur, plutôt que de laisser éteindre cette lueur d'espoir, prit sur lui de nous réveiller à deux heures du matin. Il y eut un long discours à quoi faute d’interprète nous ne comprimes pas un mot. Assurant la responsabilité de son retard nous lui promîmes une attestation qui le couvrit auprès de l'administrateur et remîmes au lendemain le palabre.

Or voici que Samba Goto, chef de tous les villages Boffis de la région de Boda avait à nous dire :

Le 21 octobre dernier le sergent Niamba fut envoyé par l'administrateur de Boda à Bodembéré pour exercer des sanctions contre les habitants de ce village (les Boffis entre Boda et Ngoto). Ceux ci avaient refusé d'obtempérer à l'ordre de transporter leur gîte sur la route de Carnot. Désireux de ne pas abandonner leurs cultures, ils arguaient en outre que les gens établis sur la route de Carnot sont des Bayas, tandis qu'eux sont des Boffis.

Le sergent Niamba quitta donc Boda avec trois gardes (Bondjo, Ndinga et Ngafio). Ce petit détachement était accompagné de Baoué, Capita, et de deux hommes commandés par ce dernier. En cours de route le sergent Niamba réquisitionna deux ou trois hommes dans chaque village traversé et les amena après les avoir enchaînes.

Arrivés à Bodembere, les sanctions commencèrent. On attacha les hommes à des arbres, tandis que le Capita du village nommé Kobele prenait la fuite. Le sergent Niamba et le garde Bonfjo tirèrent sur les 12 hommes ligotés et les tuèrent. Il y eut ensuite un grand massacre de femmes que Niamba frappait avec une machette, puis s'étant emparé de 5 enfants en bas âge il les enferma dans une case à laquelle il fit mettre le feu. Il y eut en tout 32 victimes. Ajoutons encore à ce nombre le Capita Mbiri lequel s'était enfui de son village (Boubakasas près de Ngoto) Niamba le retrouva à Bosséré, le premier village au N.E. de Ngoto et le tua le 22 octobre environ (je n'ai pu m'assurer de la date).

Veuillez croire Monsieur le Gouverneur qu'il n'était nullement dans mes intentions en venant dans ce pays de mener une enquête. Encore une fois c'est à vous que Samba Goto prétendait parler tout d'abord, car il va sans dire que je l'ai vite détrompé, lui promettant pourtant de faire parvenir jusqu'à vous le récit de ces faits qui risquerait ne jamais vous atteindre. Ils me paraissent graves et ne laisseront pas de vous alarmer, j'en suis certain.

Veuillez considérer, monsieur le Gouverneur, qu'une instruction imprudemment conduite risque d’entraîner la perte de Samba Goto à qui M. Pacha ne pardonnera pas d'avoir parlé. Si vous interrogez M. Pacha, tout porte à croire qu'il fera retomber la responsabilité de ces actes abominables sur le sergent Niamba qui aura mal compris ou mal exécuté ses ordres. Il me paraît pourtant que Niamba n'avait fait que s'inspirer de l'esprit de son maître, homme sombre et maladif qui ne se cache pas de « haïr le nègre » et qui le prouve.

 

A Bambio, le 6 septembre, jour de marché, 10 récolteurs de caoutchouc travaillant pour la CFSO, pour n'avoir pas apporté de caoutchouc le mois précédent (mais ce mois ci ils apportaient double récolte) furent condamnés à tourner autour de la factorerie, sous un soleil de plomb, et porteurs de poutres de bois très lourdes. Des gardes, s'ils tombaient, les relevaient à coups de chicotte. Le « bal » commencé dès 8 heures durait tout le long du jour sous les yeux de MM Pacha et Moudurier, assis à la porte de CFSO. A 11 heures le nommé Malongué du village Bagousa, tomba pour ne plus se relever. On apporta son corps à M. Pacha qui dit simplement « je m’en f... » et fit continuer le « bal ».

Tout ceci se passait en présence des habitants de Bambio rassemblés et de tous les chefs des villages voisins venus pour le marché. Je tiens le récit de plusieurs.

Croyez bien que, déjà sceptique par nature, le peu de mois que j'ai passés en AEF m'a mis en garde contre les « récits authentiques », les exagérations, les déformations des moindres faits. C'est pourquoi dans mon premier récit j'ai tenu à préciser les noms et les chiffres. Pour cet autre fait, qui je le crains, n'eut rien d'exceptionnel s'il en faut croire les racontars, j'ai procédé à des recoupements, témoins de situation et d'origine très différentes (car il n'y eut rien que des noirs présents ce jour-là, et ne se connaissant pas). La terreur que leur inspire M. Pacha les a fait me supplier de ne point les nommer. Il se peut que par la suite ils se défilent et nient avoir rien vu. Lorsque M. Antonnetti ou vous même parcourez le pays, vos subordonnés se présentent et vous présentent dans leurs rapports de préférence, les faits qu'ils jugent les mieux capables de vous contenter. Ceux que je vous rapporte ici échapperaient à vos investigations, je le crains, et l'on étouffera soigneusement les voix qui risqueraient de vous les faire connaître. Voyageant en simple touriste, il peut arriver parfois de voir et d'entendre ce qui est trop bas pour vous atteindre.

Hélas Monsieur le gouverneur, j'aurais encore beaucoup à vous dire et ma lettre serait bien plus longue si je ne craignais de vous importuner. Depuis que me voici dans la colonie, j'ai pu me rendre compte du terrible enchevêtrement de difficultés que votre intelligence et votre zèle seuls peuvent résoudre. Loin de moi de vouloir élever la voix sur ces points qui échappent à ma compétence et nécessitent une étude suivie. Mais il s'agit ici de faits précis, complètement indépendants des difficultés d'ordre général.

Peut être serez vous instruit de ceux ci d'autre part et dans ce cas je vous prie de bien vouloir excuser une lettre qui perd sa raison d’être.

Je quitte Bambio demain à l'aube par la forêt pour gagner Nola puis Carnot d’où par Bozoum je pense gagner la grande route de Batangafo et atteindre Fort Archambault où je séjournerai quelques temps. C'est là que je fais adresser mon courrier. C'est là qu'un mot de vous me soulagerait d'un grand poids s'il me disait que vous n'avez point trouvé ma lettre importune. Peut être même ce mot m'incitera-t-il à vous parler davantage
-et du régime des prisons de Boda (où par suite des sévices et de l'alimentation insuffisante meurent 50% des prisonniers). Sur 20 prisonniers d'un village en particulier il n'en est revenu que 5 . A noter que les 3/4 au moins de ces gens (dont les chefs) sont emprisonnés pour avoir apporté une quantité de caoutchouc que certains représentants de la Forestière, approuvés par M. Pacha, ont trouvé insuffisante.

-et des travaux de la route de Bambio , cette route qui a déjà coûté un si grand nombre de vies humaines , vous le savez, et qui ne sert qu'une fois par mois à la seule auto qui conduit au marché de Bambio M. Moudurier de la CFSO, accompagné de M. Pacha.

-et du portage incombant uniquement aux femmes et aux enfants, tous les hommes étant occupés fort loin de leur village à la récolte du caoutchouc pour faire face aux exigences de la Forestière-partant du délaissement des cultures (sur les routes que nous suivons dans la subconscription de Boda, le manioc, le ricin etc.. n'ont pu être récoltés)

Des divers procédés employés par le CFSO pour ne point payer à l'indigène les 2 francs par kilo consentis par le dernier contrat pour un caoutchouc de qualité supérieure de l'aveu de Monsieur Beroulle, représentant de la Forestière, à celui de M. Brochet représentant du Kouango à Bambari qui malgré l'absence de concurrence et spontanément payait dernièrement 10 francs.

-Enfin de l'inquiétant exode des indigènes de la sub. de Boda pour une moins maudite contrée (tel village des environs de Bamnio qui comptait 135 hommes valides, il y a 2 ans encore, n'en compte plus que 35 seulement capables de travailler, c'est à dire « d'aller faire du caoutchouc ». La Forestière convaincue que le chef de village cache des hommes, brime celui ci.

 

Sur tout ceci j'ai pris des notes précieuses que je tiens à votre disposition.

Je dois ajouter que ce triste état de choses me paraît très particulier à Boda. Sitôt quitté cette sub. Pour entrer sur celle de Nola, nous n'avons plus entendu de plainte. L'indigène au contraire se déclare satisfait et la production du caoutchouc ne l'accapare plus exclusivement.

Ma lettre était achevée. J'apprends au dernier moment que M. Pacha se serait saisi de Samba Goto et l'aurait fait jeter en cellule. Un coureur venu directement de Boda , porteur d'un message, l'a dit ce matin à un garde qui l'a redit à nos boys. J'ai fait aussitôt appeler le coureur, mais pris de peur, il se défend d'avoir parlé. Il va jusqu'à jurer que Samba Goto n'est pas en prison.

Que faut il croire ? Je ne sais ; mais l'incarcération de Samba Goto n'est hélas que trop vraisemblable.

Hâtez vous Monsieur le Gouverneur, hâtez vous. M. Pacha est à la fin de son temps de service. Dès le début de décembre il a droit à son retour en France. Cette terrible affaire, si elle vous échappe, risque d'avoir le retentissement le plus fâcheux.

Je profite d'un courrier spécial pour vous faire parvenir cette lettre. J'en garde le double (d'où cette hideuse dactylographie que je vous prie de bien vouloir excuser) dans la crainte qu'elle ne s'égare, qu'elle ne parvienne jusqu’à vous. Je vous en prie, que le mot le plus bref de vous me rassure. C'est à Fort Archambault que je l'attendrai et avec quelle impatience angoissée.

 Veuillez croire, Mr le Gouverneur, à mon bien respectueux dévouement.

 

                                                                                                                                                                                                A. GIDE

 

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