L'Albère

L'ALBERA

 

 

Criminalité et sorcellerie dans les Albères à la fin du XVIIe siècle

L’affaire Grâce Justafré-Llarguet de l’Albère (1694-1695)

Par Marc JUSTAFRÉ, Docteur en histoire et professeur en collège à Toulouse

 Article paru dans la revue "Cahiers de la Rome", 2015, N°24, p50-72.  Reproduit avec l'accord de l'auteur et l'aimable autorisation de l'Association pour le Patrimoine de la Vallée de la Rome (ASPAVAROM).

 

Introduction

Une affaire criminelle sur fond de croyances et de pratiques magiques populaires.

Audition du 7 août 1694 à Bellegarde de la criminelle Grâce Justafré-Llarguet de l’Albère par Raphaël de Ortega Closells, juge de la baronnie de Montesquieu-des-Albères.

Une justice criminelle diligente (du 11 au 14 août 1694) : Grâce Justafré-Llarguet devant la cour du baille de l’Albère, puis jugée par le Conseil souverain.

Requête du défenseur de Grâce Justafré-Llarguet au Conseil souverain du Roussillon et avis de l’avocat général, le 14 août 1694. 

Interrogatoire sur la sellette de Grâce Justafré-Llarguet par la Cour du Conseil souverain du Roussillon le 14 août 1694.

Arrêt de la Cour du Conseil souverain du Roussillon condamnant à mort Grâce Justafré-Llarguet, le 14 août 1694. 

Premier rapport des matrones ayant examiné le 18 août 1694 l’état de grossesse de Grâce Justafré-Llarguet.

Second rapport des matrones ayant examiné le 14 décembre 1694 l’état de grossesse de Grâce Justafré-Llarguet.

Copie sur parchemin du commandement de la Cour du Conseil souverain du 30 avril 1695 de faire mettre à exécution par la justice seigneuriale de l’Albère son arrêt du 14 août 1694, avec certificat de sa remise par huissier le 4 mai 1695 au juge de l’Albère.

Du crime à ses conséquences sur  l’organisation familiale de ces pagesos et éleveurs.

Des pagesos et éleveurs faisant souche à Saint-Jean de l’Albère dans le premier tiers du XVIIe siècle.

Un homme pieux, en quête du salut pour lui et les siens.

Une mise à l’écart du fils aîné et l’affirmation du pouvoir du cap de casa

Aujourd’hui, retour sur les lieux de cette affaire criminelle.

La commune de Saint-Jean de l’Albère :

La croix expiatoire.

L’église paroissiale et le cimetière de Saint-Jean de l’Albère.

Les ruines du mas Quirc, la propriété des Justafré.

La commune de Montesquieu-des-Albères :

Site de l’ancien château de Montesquieu-des-Albères.

Eglise paroissiale de Montesquieu-des-Albères.

Table des références

 

 

Du même auteur

 

 

 

Criminalité et sorcellerie dans les Albères à la fin du XVIIe siècle

L’affaire Grâce Justafré-Llarguet de l’Albère (1694-1695)

Par Marc JUSTAFRÉ, Docteur en histoire et professeur en collège à Toulouse

 Article paru dans la revue "Cahiers de la Rome", 2015, N°24, p50-72.  Reproduit avec l'accord de l'auteur et l'aimable autorisation de l'Association pour le Patrimoine de la Vallée de la Rome (ASPAVAROM).

 

La commune de Saint-Jean de l’Albère conserve le souvenir d’une affaire criminelle, sur fond d’ensorcellement, qui s’y déroula dans la dernière décennie du XVIIe siècle. Par ses acteurs judiciaires le drame concerne un territoire délimité par les paroisses de l’Albère, de Maureillas et de Montesquieu-des-Albères. Les pièces de la procédure, constituées d’un dossier de 30 pages manuscrites, sont conservées aux Archives départementales des Pyrénées-Orientales dans les fonds du Conseil souverain de Roussillon, sous la cote 2B1764. Notre propos n’est pas de simplement narrer cette affaire criminelle, exceptionnelle par sa violence et son aura de sorcellerie comme l’a très bien relaté Josianne Cabanas dans son ouvrage « Crimes et mystères en Roussillon »  [1], mais d’en relever l’intérêt pour l’histoire locale ou régionale à travers la sélection et la fidèle transcription de certains actes de la procédure, à l’aune du fonctionnement des institutions judiciaires et de l’organisation sociale et familiale sous l’ancien régime.

Par le biais des témoignages et des informations contenues dans ces archives, ainsi que par les vestiges actuels conservés dans la commune de l’Albère, nous pouvons essayer de retrouver le cadre de vie de cette famille rurale, puis de tenter de voir si cette sordide affaire a eu des implications sur son fonctionnement. C’est en croisant ces données judiciaires avec des sources complémentaires comme les archives paroissiales (registres BMS) et les archives notariales que nous pouvons étudier les effets d’un comportement dramatique dans le cadre du système des maisons et de l’héritier désigné, base de l’organisation de cette société roussillonnaise en voie d’intégration dans le royaume de France.

 

 

 

 Une affaire criminelle sur fond de croyances et de pratiques magiques populaires.

 

Le samedi 7 août 1694, depuis sa prison à la forteresse de Bellegarde, la jeune Grâce Justafré-Llarguet doit expliquer au juge de la baronnie de Montesquieu-des-Albères pourquoi le jeudi 5 août, elle a égorgé sa belle-mère, Grâce Justafré-Bages, quand elle la rencontra au lieu-dit Pla del Roquere, sur le chemin menant du mas familial, dit « la masada d’en Quirch »[2], à l’église Saint-Jean de l’Albère. Ce premier interrogatoire apparaît plus spontané que le second du 14 août 1694, où elle cherche à réduire sa responsabilité et donc dans lequel elle a pu réinterpréter les faits en sa faveur. Ainsi ces auditions sont pertinentes pour appréhender les croyances et les pratiques populaires en matière de guérison et de magie.

 

 

 

 Audition du 7 août 1694 à Bellegarde de la criminelle Grâce Justafré-Llarguet de l’Albère par Raphaël de Ortega Closells, juge de la baronnie de Montesquieu-des-Albères. [AD66 : 2B1764, p. 3-6].

 

« Auditio de la cri[minell]a

 

Interrogatoires faits par nous Rafel de Ortega Closells docteur en loix de Perpignan juge de baronie de Montesquiu de Grace Justafre du lieu de Lalbere.

A Bellagarde le septiesme aoust mil six cent quatre vingt quatorze.

Avons fait venir a nostre presence Grace Justafre prisionnere detenue aux prisions de Bellegarde. Laquelle apres le serment par elle presté entre nos mains a prommis dire la veritté.

Interrogée de son nom surnom age qualitte habitation et religion.

A dit se nommer Grasse Justafre famme de Quirch Justafre de lieu de Lalbere fille et habitante de dit terroir de Lalbere de l'age de dix et sinch ans ou environ.

Interrogée de dire si elle demeure en la meterie de son mary en compagnie de Grace Justafre sa belle mere a dit l’interrogatoire estre veritable..

Interrogée de dire si elle avoit de l'aversion pour laditte Grace Justafre sa belle mere et de nous en dire le sujet.

A dit, je n'aves pas autrement d'aversion pour ma belle mere, la veritte est qu'il y a quatre ans que je suis mariee, et le mois d'avril darnier[.] il y a tres ans que je me suis trouvee avoir de do[u]leurs au vant[r]e qui ont toujours de depuis du levé, et mesme je eu mal au col dit angonil, et nobstant que je aplique plusieurs remedes je ne pas peu guerir tellemant que cella me fie douter que je estes ensorsellee, et pour cella je fus le jour de Sante Madalene dernier au lieu de Morilas pour communiquer mon mal au nomme Calça Roig, lequel m'appliqua plusieurs remedes, me lava mon corps avec de l’eau dans laquelle il fit detremper plusieurs [h]erbes y mit de suit[e] de l’eau beneyte et cire du cierge beney et il y a douze jours, ou environ que je me trouve mieux, et le premier jour que le dit Roig me leva, me fit voir dans un plat plain d'[e]au deux fammes [h]abillees de noir sans que je naye conneu aucunne, et sellon les parolles qu'il dit, il me fit connoistre que ce estoit Grace Justafre qui m'avoit donné le mal, et mercredy darnier Quirch Escloupé gardien de la meterie de mon marÿ m'a di[t] qu'il avoit rencontre le clere du curé de Lalbere qui luy avoit demande si sa mestresse parlant de moy deposante estoit guerie et qu’il luy avoit repondu que non. Et que alors il luy di il faut bien qu’elle soit guerie car je ouy que Grace Justafre mere de Quirch Justafre parlant a Anne Bes du lieu de Lalbere luy avoit dit qu'elle me vouloit hotter le mal, car autrement je la tuerais, et cella me mit fort en collere et rage contre ladita Grace Justafre et je dis a la dite Grace Justafre ma belle mere de hoter + [« + encore »[3]] le mal qu'elle avoit donné a ma fille qui est agee de l'age de dix-huyt mois, elle me fit de responce qu'elle ne luy avoit point donne le mal et le lendamain matin environ les six heures de matin je fis rencontre de la ditte Grace Justafre ma belle mere au chemin qui va de la meterie de mon marÿ a l'esglisse de St Jean de Lalbere luy dan plat Roquelle, et luy ayant dit de hoter le mal a ma fille puisqu'elle me l'avoit hoste comme elle l'avoit avoue a Anne Bes elle me dit ne m'avoir pas donné de mal, ni a ma fille cella dit, je la pris, et je l'ay jettee terre tenant icelle la face d'un coste, et avec un couteau dit ganivette je luy en donna un, ou deux coups au cou dont sorti unne grande quantite de sang et je l'ay tuée et egorgée, il es vraÿ que lorsque je la quitta elle n'estoit pas tout a fait morte, au contraire elle crit un peu et je lui disois qu'elle demandat pardon a Dieu que je la pardonnee.

Interrogée de dire si auparavant de lasgorger elle luy donna quelques coups de points, ou coups de pierres, a di[t] qu’il es vray qu'elle lui donna deux, ou trois coups de points a la teste apres lequel elle la renversa par terre et lasgorgea et tua.

Mieux exortee de dire la veritte.

A di l’avoir dite.

Lecture a elle faitte de sa deposition.

Icelle contenir la veritte et a persisté de dire la veritte et a di ne scavoir signer. Signer a l’original Dortega Closells. Pour le greffier Lespinet. »

 

 

Ce récit présente la chronologie des événements menant à cette tragédie. Depuis trois années, la jeune Grâce Justafré-Llarguet souffre de douleurs au ventre et parfois « au col dit angonil »[4] (au bas ventre). Malgré l’emploi de divers remèdes, elle ne guérit pas, ce qui lui laisse penser qu’elle a pu être ensorcelée. Comment arrive-t-elle ainsi à imaginer qu’elle est la victime d’un mauvais sort ?

Pour trouver un remède ou une explication à son état, elle décide d’aller consulter le 22 juillet 1694 (jour de la Sainte-Madeleine) un guérisseur à Maureillas, qui lui applique plusieurs remèdes dont les effets la feront se sentir mieux dès les jours suivants. Cet homme, qu’elle nomme Calça Roig, utilise aussi des pratiques magiques, associées à des éléments chrétiens ; ainsi avec l’eau ayant servi à la laver, il fait détremper des herbes, auxquelles il ajoute de l’eau bénite et de la cire d’un cierge consacré. Ce procédé permet de purifier la malade, ainsi que de fabriquer des cataplasmes qu’elle pourra appliquer pour se soigner. Cependant l’origine du mal est attribuée à une force néfaste, car le mal ne disparaît pas. Calça Roig lui permet d’en identifier l’auteur grâce à un rituel magique. Grâce Justafré-Llarguet témoigne que la première fois qu’il la lava, il lui fit voir dans un plat plein d’eau deux femmes habillées de noir, lesquelles étaient  les sorcières qui lui avaient jeté ce mauvais sort. Et les paroles habiles de Calça Roig lui permettent d’identifier une femme de son entourage, vêtue de noir : sa belle-mère, Grâce Bages, veuve de François Justafré.

Dans la communauté de l’Albère, ce sont les on-dit qui feront le reste. Un domestique agricole, le clerc du curé, rapportant des propos incriminant sa belle-mère à une habitante de la paroisse et lui revenant ainsi aux oreilles, renforceront sa conviction. Puis sa colère quand Marie, sa petite fille de 18 mois, tombe malade. Comme si le sort détourné d’elle grâce aux rituels de Calça Roig, se reportait sur son enfant. Alors Grâce Justafré-Llarguet, se pose comme victime et défenseuse de sa progéniture. Elle intervient une première fois le 4 août pour demander à sa belle-mère d’ôter le mal donné à sa fille, ce que celle-ci nie. Au petit matin du 5 août, elle croise volontairement ou non celle qu’elle identifie comme l’ensorceleuse, elle éclate de rage et lui assène des coups de poing à la tête, qui renversent la vieille femme, puis elle la tient au sol et lui donne des coups de couteau au cou. Le sang coule et la victime crie encore un peu quand sa meurtrière s’éloigne en lui offrant, en bonne chrétienne, son pardon en guise d’extrême onction ; le pardon divin, en revanche, elle le demandera directement à Dieu.

 

Cette affaire témoigne des croyances populaires roussillonnaises en matière de guérison et de pratiques magiques. Pour se protéger des mauvais sorts, le peuple a recours aux services de saludadors, de curanderos ou rebouteux, et même à des chasseurs de sorcières… Les affaires de chasses aux sorcières sont rares en Roussillon et de fait c’est la justice des hommes qui va s’appliquer à juger l’homicide perpétré par Grâce Justafré-Llarguet. La meurtrière affirme n’avoir aucune aversion pour sa belle-mère, du fait de se sentir menacée par des forces occultes émanant de celle-ci elle décide de s’en prévenir violemment. Une crainte sans doute entretenue par des ressentiments familiaux. Dans l’instruction aucune investigation ne suppose que la victime eût été une sorcière, et le tribunal juge un drame civil, familial. Toutefois la justice va quand même s’intéresser aux pratiques du fameux Calça Roig. Les arrêts rendus les 11 et 14 août 1694 demandent qu’il soit arrêté, emprisonné et ses biens saisis… Les autorités ont-elles réussi à trouver cet individu ? Dans les paroissiaux de Maureillas, au XVIIe siècle, on retrouve le nom de Calça Roig. C’est un surnom qui désigne les membres de la famille Lavernia[5]. Or, à notre connaissance, les dossiers du Conseil souverain ne mentionnent pas de procès à ce nom, ni à ce surnom.

 

 

 

 Une justice criminelle diligente (du 11 au 14 août 1694) : Grâce Justafré-Llarguet devant la cour du baille de l’Albère, puis jugée par le Conseil souverain.

 

Cette affaire criminelle relève au premier chef de la justice subalterne appartenant à un seigneur banneret, en l’occurrence celle de l’Albère dirigée par Raphaël De Ortega Closells[6], docteur en loix, juge de la baronnie de Montesquieu-des-Albères. C’est en cette qualité qu’il interroge le 7 août 1694 l’accusée dans sa prison du fort de Bellegarde afin d’instruire le procès. Il s’agit de comprendre le geste de la criminelle. L’enquête se poursuit avec le procès-verbal de la visite du cadavre et de l’état des blessures par le chirurgien major de Bellegarde, l’audition de témoins… Elle aboutit rapidement puisque le procès débute dès le 11 août 1694 !

Le procès extraordinaire de la « Cort del Balle de l’Albera » se tient les 11 et 12 août 1694, avec des audiences qui se tiennent certainement à Perpignan, où l’accusée est détenue « en las presons de la Conciergerie de la Cort », certainement les geôles du Conseil souverain.

La partie civile est constituée de parents de la défunte (plus ou moins bien identifiés), « de Jean Justafre lieutenant des fuziliers, Anne Cardonne et Oriol et Joseph Oriol son fils », et d’un représentant du parquet de la justice seigneuriale, « le procureur fiscal en la juridiction du seigneur du dit lieu ». La cour examine les diverses pièces de l’instruction : le procès-verbal de la visite du cadavre et le rapport de l’état des blessures fait par le chirurgien major de Bellegarde, l’interrogatoire effectué par le juge de l’accusée, l’audition et la confrontation avec trois témoins, non identifiés (peut-être les personnes de L’Albère citées par Grâce Justafré et Llarguet). Après l’examen de ces diverses informations, la cour interroge l’accusée sur la sellette, puis peut le 12 août 1694 prononce sa sentence. Le juge de l’Albère condamne Grâce Justafré et Llarguet à mort et à payer les dépens du procès : « la ditte prevenue a este declaree suffisamment atteinte et convaincue du susdit crime et en reparation condamnee a estre pendüe par l’executeur de la haute justice jusqu’a ce que mort s’en suive a une potence qui seroit dressée a la plasce de Montesquiu après quoy son cadavre seroit pendu aux potences qui seroint dressées au terroir du lieu de l’Albera a l’endroit nomme le Pla del Roquere, et en outre condamnee aux depens du procès ». La sentence est alors transmise au greffe de la cour du Conseil souverain.

La défense interjette de la sentence de la cour bannerette de l’Albère devant le second degré de juridiction de la province, le Conseil supérieur du Roussillon, lequel juge en dernier ressort. Le procès en appel est rapidement instruit puisque la Cour se réunit le 14 août 1694. Par l’entremise de son défenseur, J. Casala avocat des pauvres, Grâce Justafré-Llarguet a adressé une supplique aux juges, afin d’obtenir leur clémence. Sa défense s’appuie sur deux points : d’une part elle s’est accusée du crime sur pression ou chantage d’un capitaine des fusiliers, d’autre part elle serait enceinte de deux mois et donc elle demande le report de son exécution après la naissance de l’enfant.

 Requête du défenseur de Grâce Justafré-Llarguet au Conseil souverain du Roussillon et avis de l’avocat général, le 14 août 1694.  [AD66 : 2B 1764 p. 10-11]

 

« A nos senyores

Supplica humilment Gracia Justafré muller de Quirch Justafré pages dell loch de Albera rea detinguda en las presons de la Conciergerie de la Cort, dient, que la sup[]t ab sentencia proferida en lo Cort del Balle dell loch de Albera en lo proces extraordinari fet y per fet. A instantia del procurador f[]rial de dita Cort serie estada condemnada a mort laqual sentencia li serie estada publicada lo die deatur : que la sup[]t es de edat de vint y dos a vingt tres anys, que aquesta aurie confessat lo crim delqual serie estada accusada per averli dit algun capita de fusillers que si no deihe que si sen amenarien son marit garrotat y le penjarien, que ames del predit la sup[plian]t se troba prenyada de dos mesos y aixi quant se vinques a confirmar la dita sentencia se deurie dilatar la execucio fins que lo dit prenyat sie vingut a llum Perco representant lo sobredit a la benignitat de la Cort plaria a sa bona gracia tenir esguard al alt exposat lo que espera de la clemencia de la Cort dita sup[]t y se farabe.

J. Casala ad[voca]t de pobre.

 

Veu la requeste cy dessus le Procureur g[éné]nal requiert pour le Roÿ que la suppliante sera visitée par matrones qui seront nommees d’office et fairent ensuite leur rapport par devant M. le commissaire a ce depute et neanmoins qu’il sera procedé au jugement diffinitif du procès sauf d’en differer l’execution si le cas y echet  fait au parquet le 14e aoust 1694.

De Calvo ad[voca]t g[éné]rale »

 

 

Le 14 août 1694, le Conseil souverain réexamine les pièces du premier procès, place l’accusée sur la sellette et l’interroge.

 Interrogatoire sur la sellette de Grâce Justafré-Llarguet par la Cour du Conseil souverain du Roussillon le 14 août 1694. [AD66 : 2B 1764, p. 12-13]

 

« Du 14e aoust 1694.

 

Presen[t]s Messieurs de Prat et de Massia presidents, de Fornier, de Montaugne et de Trillach con[]ers.

Ayant fait venir des prisons de la Conciergerie de la Cour pour estre ouye sur la sellette Grace Justafre, prisonniere et en prison, moyennant serment par elle preste en tel cas accoustumé a promis dire verite.

Interrogee et son nom surnom et age qualité demeure et religion.

A dit : Je me nomme Grace Justafre femme de Quirch Justafre. Je suis fille et habitant de Lalbere. Je suis agee de vingt-quatre ou vingt-cinq ans et fais profession la religion catholique apostolique et romaine.

Interrogée a quelle heure elle sortit de sa maison le mercredy quatriesme de ce mois ou elle alla et si elle ne rencontra pas sa belle-mere en chemin.

A dit : Je sortis le matin que je ne scaurois pas determiner l’heure parce qu’il n’y a point d’horloge dans le lieu et j’allois pour detourner le bestail de mon mary qu’on di fort avoir fait dommage et je n’y rencontray pas ma belle-mere et quand je fus a la maison je ne l’y trouvay pas.

Interrogée si au chemin de la Roquette elle egorgea sa belle-mere avec un cousteau.

A dit que non et si je l’ay dit dans mon audition premiere ça est par ce que Ramon capitaine des fusilliers m’avoit dit de le dire qu’autrement on pendroit mon mary et pour sauver mon mary j’ay avancé la chose non pas autrement quelle soit vraye.

Interrogée si elle a este condamnée par aucun juge a quoy et pourquoy.

A dit : J’ay este condamnee a mourir.

Interrogée si elle a rien a dire a la Cour.

A dit : Non, sinon que je suis grosse.

Et lecture a elle faite des presen[t]s interrogatoires et de ses responces a dit que ses responces contiennent verite y a persisté et a declaré ne sçavoir escrire ne signer de ce enquise et interpellee suivant l’ord[onnan]ce.

M. de Prat. »

 

 

Le même jour le Conseil souverain prononce son arrêt. La sentence prononcée par la justice du seigneur de l’Albère est annulée. L’accusée voit sa peine de mort confirmée et même alourdie au plan des réparations et payement des frais d’exécution de la sentence. En outre la Cour demande l’arrestation du dénommé « Calça Roig » de Maureillas qui ayant « soigné » l’accusée de ses maux de ventre et lui ayant révélé l’identité de l’auteur de ces douleurs, doit répondre de sa responsabilité dans les faits jugés. Enfin, par mansuétude, la Cour a suivi les requêtes de l’avocat général en demandant que l’exécution de l’accusée soit différée si sa grossesse est confirmée.

 Arrêt de la Cour du Conseil souverain du Roussillon condamnant à mort Grâce Justafré-Llarguet, le 14 août 1694.  [AD66 : 2B1764, p. 14-17]

 

« Presents m[essieu]rs de Prat et de Massia presidents, de Fornier, de Montagne et de Trillac con[seill]ers.

 

Par la Cour.

Veu par la cour le proces criminel extraordinairement fait et instruit au siege de la jurisdiction du lieu de lalbere a la req[uê]te de Jean Justafré lieut[enan]t des fusilliers de montagne, Anne Cardonna et Oriol, et Joseph Oriol son fils, a eux joint le Procur[eu]r fiscal de la jurisdiction du dit lieu a l’encontre de Grace Justafré et Llarguet femme de Quirc Justafré du dit lieu de lalbere accusee du meurtre commis en la personne d’autre Grace Justafré sa belle mere, proces verbal de la visite du cadavre de la dite Justafré, meurtre du 6e du courant, la denonce faite par les dits Justafré et Oriol du 7e, rapport du chirurgien maior de l’hôpital du roy  de Bellegarde des blessures trouvees au cadavre de la dite Justafré du même jour, l’information receue par le juge dudit lieu contre ladite Justafré et Llarguet composee de trois temoins du dit jour, interrogatoires et reponses de ladite Justafré et Llarguet du même jour, ordonn[anc]e dudit juge de recollement et de confrontation des temoins, les cayers des recollements et confrontations des temoins du 8e, conclusions de l’ad[]t fiscal du 11e du courant, interrogatoire sur la sellette de ladite accusee par devant ledit juge du 12e, sentence dudit juge du même jour qui condamne ladite Justafré et Llarguet a être pendüe et que son corps après sa mort seroit porte au terroir dalbere du lieu dit au pla de la roquete où il seroit attache a des fourches qui y seroint dressees et aux depens, conclusions definitives du procur[eu]r general du 13e, req[]te faite a la cour par la dite Justafré et Llarguet contenant quelle ne seroit âgee que de 22 a 23 ans, que si elle a confesse d’avoir tue ladite Justafré sa belle mere ce n’auroit ete que par ce que un capitaine des fusiliers luy auroit dit de le faire ainsi pour empêcher que son mari ne fut pris et qu’on ne le pendit, qu’outre cela elle se dit grosse de deux mois et que quand la cour rendroit a confirmer la sentence, l’execution s’en devroit toujours differee jusqu’a son enfantement concluant a ce qu’il plaise a la cour de faire consideration sur les faits et poses dans ladite req[uê]te, autres conclusions du procur[eu]r gen[er]al du roy sur ladite req[]te, interrogatoires et reponses de ladite Justafré et Llarguet faite sur la sellet[t]e par devant la cour ce jourd’huy, oui le rapport du con[seill]er de Fornier a ce commis et tout considere.

La cour a mis et met la dite sentence au neant, et amandant a declare et declare la dite Grace Justafré et Llarguet atteinte et convaincüe du meurtre commis en la personne de ladite Justaffre [sic] sa belle mere. Pour reparation duquel a ordonne et ordonne qu’elle sera livree es mains de l’executeur de la haute justice lequel après luy avoir fait faire l’amande honorable en la forme accoustumee devant la porte principale de l’eglise parroissialle du lieu de Montesquieu la conduira a la place dudit lieu où a une potence qui a cet effect y sera dressee il la pendra et etranglera jusqu’a ce que mort naturelle s’en suive, et qu’après sa mort la main droite de la dite Justafré et Llarguet sera separée de son corps et portée et plantee par le meme executeur a un pilori qui sera dresse en un endroit eminent du lieu de Lalbere et a la veüe de tout le monde, a ordonné et ordonne que sur les biens de la dite Justafré et Llarguet il sera pris la somme de cinquante francs pour faire prier Dieu et dire des messes pour l’ame de ladite Justafré sa belle mere, pareille somme de cinquante francs pour tenir lieu de reparation civile dommages et interets envers la partie, et la somme de cent francs pour l’amande envers le seigneur justicier du lieu, ensemble les depends du procès avec l’accusee, et copie collationnee du present arrest seront delivres audit juge pour faire met[t]re le present proces arrest a execution, a ordonne en outre et ordonne que pour les faicts et charges resultants dudit proces le nomme Calsa Rolys du lieu de Maureillas sera pris au corps, conduit et ameine aux prisons de la conciergerie de la cour par le premier alguazil ou huissier de la cour sur ce requis, sinon et apres perquisition faite de sa personne qu’il sera assigné a la quinzaine et huictaine portees par l’ordonn[anc]e et cependant ses biens saisis et regis par sequestre, et que pour servir a la procedure qui sera faite contre luy, copie collationnée de son interrogatoire et reponses de la dite Justafré et Llarguet, sera retenüe au greffe de la cour, et neantmoins faisant quant a ce droit a la req[]te presantee a la cour par la dite Justafré et Llarguet a ordonné et ordonne qu’avant l’execution du present arrest, la dite Justafré et Llarguet sera visitée par deux matrones. Lesquelles feront rapport si la dite Justafré et Llarguet est grosse ou non, pour apres leur rapport y être fait droit ainsi qu’il appartiendra. Fait en conseil le 14e d’aoust 1694.

M. de Prat.

Fornier. »

 

 

Grâce Justafré-Llarguet obtient ainsi un sursis. Visitée une première fois, le 18 août 1694, l’avocat général demande un second rapport à la Toussaint. Cette seconde visite est effectuée le 14 décembre 1694.

 Premier rapport des matrones ayant examiné le 18 août 1694 l’état de grossesse de Grâce Justafré-Llarguet. [AD66 : 2B1764, p. 18-19]

 

« L’any 1694 als dieuyt de agost nos Joan Jaume de Fornier conseller del Rey en la cort del consell sobera commissari en aquesta partida deputat per la cort apres haver fet assignar per an official real a Maria Jaume viuda de Joseph Jaume a Llucia Marques tambe viuda de Jaume Marques brasser habitants de la present vila de Perp[]a lleciadores de llur offici als fins de anar a visitar en les presons de la cort la nomenada Gratia Justafre y Llarguet serie prenyada o no ° [« en executio del arrest de la cort dels 14 del corrent mes »[7]]. Y apres de haver exhigit lo sohe jurament de dittes Marie Jaume y Llucia Marques llevadores les quals se son transportades en dittes presons y apres haver fet llur visita y verificatio de la persona de dita Gratia Justafre haurien comparegut devant nos, ÿ nos han feta la relacio seguent.

So es que han visitada la dita Gratia Justafre y Llarguet per son ventre y sas mamellas, que li han trobat lo ventre molt gros y lo moyarro de las tetas molt negros al torn de aquells que son senyals de prenyat, y que se son informades de les gens de la preso los quals los haurien dit que trucaba, o vomia quant havia menjat, y crehuen que la dita Justafre es prenyada de dos mesos, pero no poden assegurar certament per asser de tant poch temps perque proguessen fer in judici segur son de sentir, que se hauria de esperar in parell de mesos perque ho poguessen fer, y aquesta es llur relatio de la qual essent ne los feta lectura han dit contenir veritat y han persistit y declarat no saber de escriurer ni firmar de aixo interpellades segons la ordenansa, en fe del que havem dressat lo p[]nt proces verbal firmat de nos.

Fornier

 

Veu le rapport des matrones cy dessus etant ce qui ait avoir tout consideré le procureur g[]ral requiert par le Roy qu’il sera proccedé par les mesmes matrones a une seconde visite de la nommee Justafre. Lesquelles feront leur rapport pour la toussaint et communique au soubsigne y prendre telles conclusions qu’il appartiendra. Fait au parquet le 25e 9bre 1694.

De Calvo ad[voca]t g[énér]al »

 Second rapport des matrones ayant examiné le 14 décembre 1694 l’état de grossesse de Grâce Justafré-Llarguet. [AD66 : 2B1764, p. 21-22]

 

« L’any 1694 als 14 de decembre. Per devant nos Joan Jaume de Fornier conseller del Rey en la cort del consell sobera de Rossello commissari en aquesta partida itan comparegut Marie Jaume, Llucia Marquesa viuas lleuadoras de la p[]nt vila de Perp[]a y matronas per nos elegidas per visitar la persona de Gratia Justafre y Llarguet presonera en les presons de la present vila de Perpinÿa en forsa de arrest de la cort dels 25 de 9bre prop passeu, les quels apres lo jurament per ellas prefat en ma y poder nos he de dir la veritat nos han fet lo raport seguen.

So es senyor que nosaltres nos seriem transportades en les presons reals de la present vila de P[]p[]a ahont havem visitat la persona de dita Gratia Justafre presonera en dittes presons, y apres haver la mirada y reconeguda del ventre sobre sa pell per deurer si aquella ere prenyada,o, no, unanimes y concordes havem trobat esser la dita Gratia Justafre prenyada de alguns sis mesos lo que diem saber per havech trobat lo ventre molt gros los mogarrons molt negres, y lo pit molt gras que tot asso son evident senyals de esser prenyada la dita Justafre. Lo que diem per la experiencia que tenim en lo dit nostre offici de llevadroas que anys ha que professeem de molts anys eesta que y este es nostre rapport lo que certificam a justicia esser veritable ÿ havem declarat no saber de escriurer apres de sla lectura nos et estada feta de nostre present raport.

Fornier                                                                                             Seli

 

Veu le rapport cy dessus et l’arrest rendu contre Grace Justafré le 14e aoust dernier et tout ce qui estoit a voir tout considere le procureur g[é]n[ér]al requiert pour le Roy que l’execution dudit arrest sera differee jusqu'a pres l’accouchement de la dite prevenue fait au parquet le 15e xbre 1694

De Calvo ad[voca]t g[énér]al »

 

 

A la vue de ce second rapport des matrones ayant examiné Grâce Justafré-Llarguet, la Cour ordonne le 16 décembre 1694 que la mise à exécution de son arrêt du 14 août soit différée jusqu’après l’accouchement de la condamnée.

 

Le 30 avril 1695, la Cour du Conseil souverain s’émeut que depuis plus d’un mois la condamnée a accouché et qu’elle n’a toujours pas été exécutée. Elle ordonne aux officiers de la justice seigneuriale de l’Albère de procéder à l’accomplissement de l’arrêt de mort du 14 août dernier. La justice bannerette doit se plier au commandement de la justice royale sous peine de devoir payer les frais de l’exécution réalisée alors par le Conseil souverain. Une copie de cet arrêt est communiquée par huissier le 4 mai 1695 à Raphaël de Ortega Closells, juge de du lieu de l’Albère, lequel dispose alors de trois jours pour le mettre à exécution.

 Copie sur parchemin du commandement de la Cour du Conseil souverain du 30 avril 1695 de faire mettre à exécution par la justice seigneuriale de l’Albère son arrêt du 14 août 1694, avec certificat de sa remise par huissier le 4 mai 1695 au juge de l’Albère. [AD66 : 2B1764, p. 28-30, parchemin de 3 pages].

 

« Extrait des registres du Cons[e]il Souverain de Roussillon.

 

Veu par la Cour la requeste à elle le jourd’hyer par le Procureur General du Roy presentée contenant que Grace Justafré et Llarguet du lieu de l’Albère accusee et convaincüe du meurtre commis en la personne d’autre Grace Justafré sa belle-mere avoir esté condamnée a mort par arrest de la Cour du quatorsiesme d’aoust mil six cent quatre vingt quatorze, dont l’execution n’auroit este differee qu’a cause de la grossesse de lad[ite] prevenue, mais dautant qu’icelle auroit accouché depuis plus d’un mois en deça, et que les officiers de la jurisdiction dud[it] lieu auxquels l’execution dedit arrest auroit esté commise par le mesme arrest negligeroient de ce faire s’excusant sur le seigneur dud[it] lieu qui devroit fournir aux frais de la dite execution et que leur retardement ne tendroit qu’a l’impunité dud[it] crime et à rendre illusoire le susd[it] arrest à ces causes, requeroit led[it] Procureur General du Roy qu’il fut ordonné auxd[its] officiers de faire mettre à execution le susd[it] arrest, et au seigneur du lieu de fournir aux frais de ladite execution dans trois jours après la signification de l’arrest qui sur ce interviendroit a faute de quoy le susdit premier arrest sera executé d’authorité de la Cour aux frais et depens dud[it] seigneur et qu’a cet effet et pour subvenir auxd[its] fraix il seroit permis aud[it] Procureur General de faire proceder par saisie et execution sur les biens et rente dud[it] seigneur et a concurrence de la somme de cent livres qui est l’equivalent de lamande adjugée aud[it] seigneur par le susd[it] arrest. Laquelle somme seroit consignée au Greffe de la Cour sauf à suppléer icelle, si elle ne suffisoit pas pour les fraix de lad[ite] execution ou a restituer audit seigneur ce qui resteroit lesd[it] frais payes sur le pied de la taxe qui en seroit faite. Ouy sur ce le rapport du Cons[eill]er à ce commis et tout consideré.

La Cour a ordonné et ordonne aux officiers de la jurisdiction du lieu de l’Albère de faire mettre à execution le susd[it] arrest rendu contre la dite Justafré et Llarguet le susd[it] jour quatorsieme aoust mil six cent quatre-vingt-quatorze et au seigneur dud[it] lieu de fournir aux frais de lad[ite] execution le tout dans trois jours après la signification qui leur sera faite du present arrest a faute de quoy le susd[it] arrest sera executé d’authorité de la Cour aux fraix et dépans dudit seigneur, perme[t]tant a ces fins aud[it] Procureur General de faire saisir les rentes et revenus du seigneur à concurrence de la somme de cent livres à luy adjugée pour amande par le mesme arrest. Laquelle somme sera en consequence consignée au greffe de la Cour pour subvenir aux frais de lad[ite] execution sauf en cas d’insuffisance d’ajouster a icelle ce qui sera necessaire ou a restituer aud[it] seigneur ce qui restera d’icelle deduits lesd[it]s frais sur le pied de la taxe qui en sera faite. Fait en Cons[e]il le trentiesme d’avril Mil six cent quatre vingt quinze%

Collationné

Ferriol greffier

 

L’an 1695 le 4e jour du mois de mai a la requisition de monsieur le procureur general du roy je huissier soussigne ai signiffée et laisse copie du p[rése]nt arrest de mon exploit a m[aîtr]e Raph[a]el Dortega Closells juge du l[i]eu dalbera parlant a son frère dans son domicille.

Gurgal »

 

 

Sur la deuxième page de ce dossier, une mention lapidaire en indique la conclusion : « Executée le 5e may 1695 ». Le juge de l’Albère, Raphaël de Ortega Closells, a été diligent dans l’application et l’exécution des ordres de la justice royale.

 

En conclusion sur la procédure judiciaire, remarquons l’inégale pratique du français dans la société roussillonnaise. On observe l’expansion et l’utilisation de la langue française parmi les élites judiciaires roussillonnaises. En cette fin du XVIIe siècle, les actes des juges et conseillers sont rédigés en français, alors que les agents proches du peuple, l’avocat des pauvres et les matrones, produisent leur requête et leurs rapports en catalan. Une écriture des textes administratifs et publics qui devient obligatoire en français seulement à partir de 1700. Toutefois la population continue à parler et écrire en catalan. Ainsi si les premiers testaments de Quirch Justafré-Bages, pris par notaire à Céret, sont en français (parfois mêlés de catalanisme), celui rédigé en janvier 1739 par un prêtre l’est totalement en catalan. Dans cette société rurale traditionnelle, Quirch Justafré-Bages, veuf de Grâce Justafré-Llarguet a encore toute une existence afin de surmonter cette épreuve criminelle, morale et judiciaire.

 

 

 

Du crime à ses conséquences sur  l’organisation familiale de ces pagesos et éleveurs.

 

Quelles sont les conséquences de ce meurtre exceptionnel sur la structure et les individus de cette famille ? Dans cette société formatée par le système des maisons, avec un héritier désigné, où se mêlent les stratégies matrimoniales et patrimoniales, enjeu de la reproduction et de la perpétuation de la lignée, confortant la propriété, peut-on déterminer les conséquences de cette tragédie sur le destin de Quirch Justafré-Bages et de sa postérité ? La diversité des archives disponibles nous permet de jeter un regard sur la vie quotidienne de ces paysans éleveurs montagnards et de suivre leur destinée.

Des pagesos et éleveurs faisant souche à Saint-Jean de l’Albère dans le premier tiers du XVIIe siècle.

Quirch Justafré Bages est la troisième génération de Justafré installée à L’Albère. Son grand-père Jean Justafré-Puig est issu de la descendance d’un pagès de Las Illas. Ce cadet  s’installe foncièrement à l’Albère grâce à son union avec Marie Marquesa Costa, dont le frère François Costa, paysan de Saint-Jean-de-l'Albère, lui vend en 1628 une partie de sa maison, un pré et un jardin contigus[8]. Une lignée s’installe alors sur cette exploitation avec François Justafré-Costa qui hérite de la propriété familiale, au décès de son père entre 1641 et 1643, tandis que son frère cadet Michel s’installe à Saint-Jean-Pla-de-Corts… François Justafré-Costa épouse (vers 1660-63 ?) Grâce Bages, fille de Pierre Bages, un pagès de Maureillas[9]. Le couple a au moins deux fils, Chirc, héritier désigné[10], et Jean, lieutenant des fusiliers de montagne. C’est ce dernier qui apparaît dans la procédure, en qualité de partie civile. Nous ignorons la parenté entretenue avec « Anne Cardonna et Oriol, et Joseph Oriol son fils » ; toutefois nous savons qu’un Joseph Oriol, agriculteur et propriétaire à l’Albère, était en affaire avec François Justafré… De même que la famille Bes est tenancière et exploitante agricole dans la communauté. Ainsi Anne Bes est une proche de Grâce Justafré-Bages.

Au printemps 1690 Chirc Justafré-Bages épouse Grâce Llarguet, fille de Gabriel Llarguet pagès de l’Albère[11]. Il semblerait que les Llarguet soient installés dans cette paroisse que depuis les années 1685 puisque Grâce déclare en août 1694 qu’elle est « habitante de dit terroir de Lalbere de l’age de dix et sinch ans ou environ ». Par testament du 3 janvier 1694, nous savons que le couple Gabriel et Marie Llarguet possède une nombreuse postérité, 6 garçons et 5 filles[12]. Deux filles sont alors mariées avec des pagesos ; lesquels sont désignés exécuteurs testamentaires de leur beau-père. Chirc Justafré établit une alliance matrimoniale avec une famille de même rang social, et avec qui les liens apparaissent étroits. Une confiance qui demeure après le crime et la condamnation de son épouse puisque dans son testament du 3 janvier 1695, il désigne son beau-père et son beau-frère comme ses exécuteurs testamentaires[13]. En 1728, Gabriel Llarguet est présent lors de la rédaction des conventions matrimoniales de son neveu Jean Justafré-Llarguet. Les deux familles restent associées.

Un homme pieux, en quête du salut pour lui et les siens.

Chirc Justafré-Bages a rédigé quatre testaments au cours de son existence : en janvier 1695, en septembre 1714, en octobre 1718 et en janvier 1739. Leur comparaison et étude montre qu’il reste marqué par ce drame familial et qu’il est soucieux d’en effacer la faute. La demande de messes basses pour le repos et le salut de son âme et des siens, envers lesquels il se sent des obligations, est permanente. En janvier 1695, il associe ses parents et son épouse dans sa demande de messes basses « en salut ÿ repos de la mia anima ÿ en remitio de mas culpas ÿ pecats ÿ per las animas de mos pares ÿ par la anima de Gratia muller mia ÿ de qui tinch obligatio »[14]. Comme pour lui, il demande pour son épouse défunte un enterrement avec 4 prêtres, puis 6 prêtres à la célébration de la messe des onrras. Ultérieurement, les 60 (ou 40 en 1718) messes basses de requiem sont formulées, sans référence à son épouse défunte : « pour les âmes de mes pères de qui je puis être obligé »[15]. Finalement en janvier 1739, Quirch Justafré demande à son héritier de faire célébrer 60 messes basses de requiem « per repos y descans de la anima »[16], soit 20 dans l’an de son enterrement, et les 40 restantes dans les 5 années. Dans l’espoir de gagner le repos éternel, inhumé « en lo sementeri de saint Joan de Albera en lo lloch en vas ahont son enterrats lo meus pasats » ainsi qu’il le dictait au prêtre lors de son dernier testament, le 12 janvier 1739. Cimetière où il est enterré le 17 janvier 1739.

Un salut qu’il espéra un temps obtenir, outre les messes de requiem, en exigeant de son héritier la réalisation d’une clause supplémentaire. En septembre 1714, il prévoit la fondation de deux messes basses annuelles à l’autel Notre Dame du Rosaire de l’église de Saint-Jean. La première à la date du 1er novembre, le jour de tous les saints, et la seconde le jour de Notre-Dame du mois de septembre (8 septembre). Il prévoit une somme de 10 sols en monnaie de France pour cette fondation, payable par son héritier. Cette fondation est réduite à une messe en 1718, puis finalement abandonnée en 1739. Ainsi l’église de Saint-Jean de l’Albère apparaît le centre de rémission de ses fautes, principalement l’autel de Notre-Dame du Rosaire où se diront une partie des messes basses (et le projet de fondation d’une messe annuelle), et l’autel de St-Jean où seront célébrées les messes restantes.

 Une mise à l’écart du fils aîné et l’affirmation du pouvoir du cap de casa

A la mort de Grâce Justafré-Llarguet en mai 1695, Quirch se retrouve avec deux enfants, Marie et Jean. Ce dernier est alors l’hereu, l’héritier universel des biens de son père, tel que celui-ci l’avait organisé par testament en janvier 1695. Toutefois Quirch Justafré se remarie avec Madeleine Rocalbe (vers la fin de la décennie 1690), de laquelle il a au moins 4 fils et 2 filles. Dès 1714, par testament, il écarte son fils Jean de sa succession universelle, en omettant de le citer dans l’acte notarié (lequel est d’une rédaction maladroite ou douteuse), et en désignant son fils Joseph comme hereu et manumisseur. Tous ses autres enfants apparaissent comme des héritiers potentiels, y compris Marie Justafré-Llarguet.

Quirch Justafré précise ses dispositions testamentaires en 1718. Il confirme que son épouse et son fils Joseph demeurent ses manumisseurs, Il commence par préciser ses volontés en matière de legs concernant son fils aîné Jean. Il lui donne la légitime de ses biens et il le formule clairement pour éviter toute menace d’exigence particulière de ce fils déclassé. Ainsi écrit-il : « je luÿ donne laisse et legue la llegitime de mes biens incontinent apres mon et ce attendeu la inovediance [sic] menaces ou autres que en suivant la disposion du droit ledit Jean Justafre mon fils doit estre exerede de mon huniversel heritage et biens en laquelle legitime je le institue mon heritier »[17]. Il confirme les légitimes et l’ordre de succession pour ses autres enfants. Joseph demeure héritier universel. Toutefois on remarque une place importante accordée à son épouse Madeleine qui aura le plein usufruit de son universel héritage tout le temps de sa vie naturelle (et vivant chastement ou sans se remarier), ayant pour devoir « a prester touts les aliments necessaires de manger et boire chaus[s]er et haviller tant en sainete qu’en maladie dans ma maison et non alleurs a touts mes enfans nes et a nestre ». Demeurant dans la maison paternelle, Jean Justafré-Llarguet est encore écarté, sa belle-mère n’ayant pas d’obligation envers lui : « a la reserva dudit Jean Justafre mon fils comun avec ladite Gratia ma premiere epouse auquel ne sera pas obligee de prester des alimants ».

Le cap de casa devant être son demi-frère cadet Joseph, Jean se destinait peut-être à  rester célibataire, au service de la maison (conco). Or en janvier 1728, à un âge tardif pour l’époque (à 33 ans), il épouse Anne Terrauba de Montoriol. Est-ce le décès de Joseph, survenu entre  octobre 1718 et mai 1729, qui l’a incité à fonder un foyer ? Difficile de l’affirmer. Cependant force est de constater que par ses capitols matrimonials Jean Justafré-Llarguet est correctement doté, ainsi que l’avait été sa sœur Marie en 1714 quand elle épousa Sébastien Hairol, un brassier veuf de Saint-de-Pla-de-Cors. A ce contrat de mariage assiste son oncle Gabriel Llarguet. Jean reçoit alors 440 livres monnaie de France, valeur de sa part de légitime paternelle et pour tous les autres droits auxquels il pourrait prétendre. Il épouse Anne Terrauba, fille d’un brassier de Montesquieu, laquelle est alors désignée héritière de son père. Le couple s’installe à Montesquieu et s’engage à entretenir le donateur jusqu’à son décès.

Jean Justafré-Llarguet, ainsi installé dans une autre maison à Montesquieu, fonde une lignée de brassiers à Montesquieu, donnant une nombreuse postérité de Justafré. Ce qui complète les lignées de cette branche Justafré faisant souche à l’Albère, mais également à Saint-Jean-Pla-de-Corts…

Ce n’est qu’en mai 1729, à l’occasion du mariage de leur fils Michel que Quirch et Madeleine Justafré « donnent après néanmoins leur décès et non autrement audit Michel Justafré leur fils icy présent et plus bas acceptant et à ses héritiers touts et uns chacuns leurs biens meubles et immeubles présents et avenir »[18]. Qualifié de brassier, Michel Justafré (23 ans) épouse Marie Gaspar (22 ans) fille d’un brassier de La Bastide, laquelle lui apporte en dot 330 livres en monnaie de France, plus 50 livres d’habillement. Les biens du futur sont estimés à 660 livres en monnaie de France. De ce ménage Justafré & Gaspar nait une nombreuse postérité.

Malgré la crainte de ne pas avoir de successeurs ou de ne pouvoir bien assurer la transmission de son héritage, Quirch Justafré en janvier 1739 confirme ses dernières volontés devant le recteur de La Clusa (Les Cluses), remplaçant le révérend de l’Albère malade. De ses largesses, Jean Justafré-Llarguet, cité en dernier des enfants et héritiers, recevra (comme ses sœurs) 20 sous en monnaie de France.

Michel est héritier universel mais il n’est pas encore le maître véritable de la maison. Quirch insiste sur les droits laissés à son épouse survivante : « vull y man que mon hereter mantinga a ma muller sana ÿ malalta calsada y vestida conforma las posibilitas de la casa y vull que no la pugan traurer de son llit acustumat de la manera se troba presentament »[19]. Alors âgé d’environ 75 ans, Quirch Justafré maintient son autorité sur la maison et espère avoir suffisamment agi afin d’effacer ses péchés durant son existence. Concernant ses dernières volontés, principalement celles en matière religieuses, dont son enterrement et les messes basses, il ne peut compter que sur la conscience de son héritier, mais il nomme comme manumisseurs, non plus des membres de sa famille mais des représentants de la communauté, à savoir le batlla (ou bailli) et le révérend de l’Albère afin d’en surveiller et garantir leur bonne exécution !

Quirch Justafré-Bages a traversé les épreuves de son existence en maintenant le rang de sa maison et en assurant sa pérennité,  tout en développant ses activités économiques, dont l’élevage… De son histoire, il nous reste quelques traces visibles encore aujourd’hui.

 

 

 

Aujourd’hui, retour sur les lieux de cette affaire criminelle.

 

 La commune de Saint-Jean de l’Albère :

 

La croix expiatoire.

 

Cette croix se situe sur le bord de la route départementale D71 menant au hameau de Saint-Jean de l’Albère, au niveau d’un transformateur électrique et d’une piste allant au mas Quirc et au dolmen de Na Cristiana.

De l’avis de Roger Justafré-Parent (féru sur le fer forgé religieux catalan, mais également descendant direct de cette famille de l’Albère) cette croix est ancienne, pouvant dater de la fin du XVIIe ou du début du XVIIIe siècle.

Nous pouvons émettre l’hypothèse qu’il s’agit du lieu choisi afin d’appliquer une des exigences de l’arrêt du Conseil souverain de Roussillon en date du 14 août 1694 : « qu’après sa mort la main droite de la dite Justafré et Llarguet sera separée de son corps et portée et plantee par le meme executeur a un pilori qui sera dresse en un endroit eminent du lieu de Lalbere et a la veüe de tout le monde ». Une manière de faire pénitence sur le chemin où Grâce Justafré-Bages a été assassinée le 5 août 1694.

 

 

 

 

 

 L’église paroissiale et le cimetière de Saint-Jean de l’Albère.

 

Une croix en fer dans le cimetière (visible au premier plan) ressemble par sa facture et sa composition à celle au bord de la route D71.

C’est dans ce cimetière de la paroisse de Saint-Jean que Quirch Justafré (+ 1739) désire être inhumé ; « en lo lloch en vas ahont son enterrats los meus passats » dicte-t-il au prêtre dans son dernier testament (AD66 : 3E35/47, n° 69).

 

 

 

 

 

 

 Les ruines du mas Quirc, la propriété des Justafré.

La masada d’en Quirc (1767) n’est aujourd’hui que ruines. On aperçoit ce qui était l’entrée du mas, dans sa partie la plus ancienne. Au premier l’extension en pierre sous les branches et herbes est le four de la cuisine. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’habitation est composée d’une cuisine, d’une chambre, d’une autre chambre qui sert de grenier, et des écuries. Contigus à cette maison se trouvent des terres, bois, champs, jardins et feches (des terrasses). C’est la description faite par inventaire (AD66 : 3E40/612) à la mort de Michel Justafré-Rocalbe (+ 1767), l’héritier désigné de Quirc Justafré-Bages (+ 1739).

  

 

 

La commune de Montesquieu-des-Albères :

Site de l’ancien château de Montesquieu-des-Albères, siège de la justice seigneuriale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Eglise paroissiale de Montesquieu-des-Albères, où Grâce Justafré-Llarguet fait amende honorable le 5 mai 1695.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Table des références

[1] CABANAS Josianne, « Meurtrière de sa belle-mère » chapitre 23 aux pages 131-133, dans Crimes et mystères en Roussillon, éditions Mare Nostrum, 2006, Perpignan. Réédition aux Editions Les presses littéraires

[2] AD66 : 3 E 40/612, inventaire après-décès du 11 novembre 1767.

[3] Dans la marge.

[4] En Février 2016, Roger JUSTAFRE-PARENT nous a signalé qu’il avait trouvé dans un dictionnaire de 1838 la définition d’« angonal », la partie supérieure du corps où se joignent les cuisses avec le ventre.

[5] AD66 : 9NUM90EDT1. BMS entre 1616 et 1693 à Maureillas (Maureillas-Las Illas).

[6] Raphaël De Ortega Closells est « docteur en loix de Perpignan juge de baronie de Montesquiu» mais également juge de baille de Perpignan depuis 1683. Il poursuit sa carrière au service de la justice royale en exerçant la charge de juge ordinaire et assesseur dans la juridiction du viguier de Roussillon et Vallespir de 1697 à 1708, date à laquelle il est promu à la charge de conseiller au Conseil supérieur de Roussillon. Pour information consultez l’ouvrage d’Agnès BLANC, La nomination des juges royaux en Roussillon (1660-1789), éditions Trabucaire, Perpignan, 2013.

[7] Paragraphe ajouté en marge.

[8] AD66 : 3E40/179. Acte du 20 février 1628.

[9] AD66 : 9NUM90EDT1 image 19. Baptême le 14 mars 1625 par le recteur de St-Etienne de Maureillas de Gratia Margarida Magd[alen]a fille de Pere Bages et d’Angela son épouse. Son parrain est Joa[n] Christia et sa marraine Gratia Paÿroya tots de dit lloch.

[10] AD66 : 3E40/404, folio 387. Concession et quittance du 17 octobre 1699.

[11] AD66 : 3E40/369. Contrat de mariage du 27 mars 1690 reçu par Me Jean Companyo l’aîné, notaire à Céret.

[12] AD66 : 3E40/378.Testament de Gabriel Llarguet du 3 janvier 1694 reçu par Me Jean Companyo, notaire à Céret.

[13] AD66 : 3E40/378. Testament de Chirc Justafré du 3 janvier 1695 reçu par Me Jean Companyo, notaire à Céret.

[14] AD66 : 3E40/378. ibidem

[15] AD66 : 3E40/571. Testament du 10 octobre 1718 reçu par Me Félix Companyo, notaire à Céret.

[16] AD66 : 3E35/47. Testament du 12 janvier 1739.

[17] AD66 : 3 E 40/571.

[18] AD66 : 3 E 40/573. Contrat de mariage du 8 mai 1729 reçu par Me Félix Companyo, notaire à Céret.