L'Albère

L'ALBERA

 

 

 


Manel, berger de l'Albère

Emmanuel Coste dit Manel

Berger de Saint-Martin de L'Albère

Né le 25 décembre 1822 à Saint Martin y décédé le 21 janvier 1911.

On ne peut parler de Saint Martin sans évoquer le souvenir de Manel.

" Emmanuel Coste, dit Manel, le vieux berger de Saint Martin de L'Albère est mort le 21 janvier 1911 à 90 années.

Manel fut un ami de la montagne, de ses arbres, de ses sources, qu'il entoura sa vie durant, de ses soins désintéressés ; aussi lui devons-nous de perpétuer son souvenir dans nos annales, et de le donner en exemple à ses frères pâtres, aux bûcherons, qui passent une grande partie de leur existence sur les sommets, ou sur les plateaux de notre terre Catalane.

Manel était un simple berger de la commune de L'Albère, qui depuis son enfance garda les troupeaux sur les sommets d'alentour. Manel ne savait ni lire ni écrire, il ignorait mille choses que les enfants de ses voisins apprenaient à l'école. Mais cet ignorant était un artiste qui comprenait mieux que bien des savants, la nature qu'il ne cessait de contempler depuis ses premières années, la nature dont il avait pénétré le charme et les beautés, et qu'il aimait passionnément. Ce primitif s'était épris tout particulièrement du site de l'Ouillat, de cette source cristalline et symbolique qui naît jolie et charmante et devient ensuite l'énergie puissante et fécondante. Il voulait, non pas l'embellir, mais la mettre en relief, sertir ce diamant "La reynes de las founs"

Alors de ses pauvres deniers gagnés sou à sou, il alla à la grande ville de Perpignan, acheter des jeunes plantes d'arbres, frênes, pins, épicéas, qu'il planta aux abords de sa fontaine. Il capta la source, la canalisa, lui tailla un bassin, ramassa de ci - de là et jusque sur le Canigou, des pierres de diverses nuances pour lui faire une auréole de mosaïque. Il bâtit lui-même la hutte abri, rassembla des quartiers de roc qu'il disposa en sièges, et ayant trouvé sur la montagne de Sorède une grande pierre ronde et plate, qui lui faisait la table recherchée, il paya de ses économies huit hommes, pour faire rouler cette pesante dalle sur les crêtes de pins du Néoulous jusqu'à l'Ouillat. Enfin, il fit tracer sur des pierres préparées par lui, les légendes qu'il avait imaginées, en l'honneur de sa chère fontaine, sans craindre d'y mettre aux prises contrebandiers et douaniers, et les grava ensuite au ciseau.

 

   

La font d'en Manel, sur le sentier qui monte de Saint Martin au col Fourcat

La reina de les fonts, au coll de l'Ullat

Manel, amant de la montagne, n'avait pas la haine innée et ancestrale du paysan et du pasteur pour I'arbre et la forêt. Il les aimait au contraire comme de vrais joyaux de la nature. Ainsi, lorsque l'Etat acheta la forêt de Laroque et l'arracha aux dégradations des riverains, s'en réjouit-il grandement. Il se réjouit de même des reboisements qu'il vit entreprendre sur les hautes pelouses et dont il suivit la croissance avec amour, comme s'ils étaient les siens. Lorsque I'incendie de 1901 s'y déclara, Manel fut affolé. Il monta de L'Albère seul le premier, au pas de course avec un seau d'eau à la main, pour éteindre ce feu, qui allait dévorer le petit bois, le voisin aimé de sa fontaine. Il se jeta comme un dément, en criant, au milieu de I'incendie et il fallut l'en arracher, de force tout charbonné et roussi pour qu'il ne fût pas victime de son imprudence.

L'ouverture de la route forestière en 1890, devint pour lui, une source de joies constantes. Cette route permettait, en effet, l'accès au cœur de la forêt aux voitures et rendant aisée l'ascension du Col de l'Ouillât, nombre de personnes montèrent déjeuner au col les dimanches et fêtes de la belle saison et notamment le jour de la Saint Jean et le 14 juillet. Manel s'y rendait également, nettoyait, arrangeait, peignait sa chère fontaine et ses abords, puis vers midi, quand les visiteurs étaient nombreux, et se reposaient, il les haranguait, leur faisait un sermon, où il exaltait la montagne, la forêt, la nature, où il imitait le chant des oiseaux, le cri des animaux habitant les hauteurs, où il décrivait Sorède et ses "Lladouners" (1)... Beaucoup riaient de lui dont il faut dire "pardonnez leur, mon Père, car ils ne savent pas ce qu'ils font"

      

    

La tour de Manel.
(C'est une reconstitution approximative de la tour originale, après l'édification du relais hertzien.)
au puig Neulos La tour originale, cliché pris avant 1914. coll. de Besombes Singla

 

À ce brave homme qui ne méritait que des encouragements et des éloges, ne furent pas épargnées les amertumes du zèle méconnu. Un jour, un garde forestier, par calcul égoïste ou formalisme obtus, lui interdit de toucher désormais à la fontaine, propriété de l'État, d'y arracher ou couper des herbes, également domaniales, le tout sous peine de procès verbal.

Désolation de ce pauvre Manel atteint dans son affection. Il se plaignait de tous côtés, fit écrire au sous préfet et au garde général des forêts à Céret. Enfin, celui-ci s'informa, reconnut l'iniquité de l'interdiction formulée et rendit au pauvre berger le bonheur avec la permission de soigner sa chère fontaine chérie comme auparavant. Bien plus, comprenant que l'authentique passion de Manel, lui méritait une distinction aux yeux de ses concitoyens, il le proposa pour la médaille d'or des vieux serviteurs, qu'un beau jour de fête et de joie en décembre 1897, le pâtre reçut tout ému des mains de Monsieur le Sous Préfet vêtu de son bel habit brodé.

La Société scientifique et littéraire des Pyrénées Orientales, sur l'intervention du Touring Club de France, avait décerné des médailles et des primes d'encouragement à Manel.

Par une rude journée de l'hiver parmi les amoncellements de neige au travers desquels le cortège funèbre eut peine à se frayer passage, Manel est allé dormir de son dernier sommeil dans le petit cimetière de L'Albère, au pied de cette montagne à laquelle il avait consacré sa vie. Sur sa tombe, Monsieur Justin de Besombes, Maire de L'Albère, a prononcé le discours suivant :

"Au nom de ma famille et au nom des précédents propriétaires de Saint Martin, au nom de L'Albère qu'il a tant aimé, je dois adresser le dernier adieu à celui qui pendant de longues années fut le bon génie de nos montagnes, consacrant à leur embellissement son travail et son dévouement désintéressés. Emmanuel Coste, dit Manel, est né à Saint Martin il y a 90 ans, il y fut berger pendant sa jeunesse, son âme simple et poétique comprit la beauté de la montagne et toute sa vie il lui a été fidèle. Au prix de durs labeurs, il a planté les forêts que nous admirons, grâce à ses soins, les pins, les cèdres, les mélèzes mêlent aujourd'hui leur teinte sombre aux vertes frondaisons de nos châtaigniers.

Il a recueilli l'eau pure de nos fontaines en de rustiques et pittoresques bassins de marbre et de granit. Et pendant de longues années, le touriste qui parcourra nos montagnes, évoquera comme nous tous, reconnaissant et ému, le souvenir de Manel.

Sa robuste et verte vieillesse lui a permis de jouir de son œuvre.

Soudainement, la mort est venue nous le ravir, et il semble que la nature s'est associée à notre deuil en couvrant les forêts et la montagne de ce blanc et épais linceul de neige.

Mais au seuil de cette tombe, nous n'avons aucune de ces incertitudes qui, trop souvent, viennent augmenter les douleurs de la suprême séparation, car Manel était un croyant qui a voulu affirmer ses convictions religieuses.

Toute sa vie, il a été un homme de bien: aussi en adressant à Emmanuel Coste, l'hommage ému de nos regrets, n'est-ce pas adieu que je lui dis, mais au revoir."

 

L'hommage que nous avons tenu, nous aussi, a rendre à L'humble berger dira combien nous avons apprécié son œuvre et son désintéressement. Puisse son exemple avoir de nombreux imitateurs, pour la beauté et le charme de nos montagnes, pour L'agrément de ceux qui aiment les parcourir.

Club Alpin Français - 31 mars 1911.

1. Lladoner (en catalan) : micocoulier

 

 

   Manel sur le pas de la porte de sa maison, à Saint Martin. Il porte la décoration que lui a décernée le sous préfet de Céret (1897).

(cliché coll. de Besombes Singla)

   

 

Dans un très beau recueil, un de ses rares ouvrages écrits en français, le grand poète catalan Joseph Sébastien PONS (1886-1962) (Josep Sebastià Pons) a écrit un chapitre (Il nous a été signalé par Jeanne GARRIGUE, petite fille du poète) intitulé :   "Le souvenir de MANEL".

Cette évocation puissante et émouvante se termine ainsi :

«Comme la tour, la source lui paraissait aussi vivante que les bêtes de son troupeau. Il la savait immortelle et lui confiait un cœur durable. L'eau glisse toujours comme si elle tombait d'une étoile. Celui qui s'y penche y retrouve le visage du vieux berger.»

ref : "Concert d'été", Joseph Sébastien PONS, Flammarion, Paris, pp212,1er janvier 1950, P121.

 

Quelques photos de pierres, de fontaines et d'arbres, dont Manel a embelli la montagne

 

 Un poème de Manel :

L'Hirondelle de Saint Martin

 

Un beau matin au réveil
j'ai entendu le chant harmonieux
d'un oiseau posé
sur le toit de ma maisonnette.

 

Moi, voyez-vous, je suis fou
des bêtes et des oiseaux
de ce pays, et j'écoutais
les trilles de I'oiselet.

 

Mais dans mon coeur se mit à résonner
la douce voix qui chantait :
Manel, semblait-elle crier,
sors de chez toi, je veux te parler !

 

Je saute alors de mon lit
et m'exécute sans tarder,
et dans I'oiseau que j'aperçois
je reconnais une hirondelle.

 

C'était bien après l'été
quand la bise du Nord
fait fondre sur le Roussillon
pluie, neige, givre et froidure.

 

Une triste saison où les oiseaux,
hirondelles et martinets,
fuient vers des pays plus chauds
au printemps éternel.

 

Mer, tours et clochers,
rivières, monts et plaines,
vous ne verrez plus leurs ailes,
vous n'entendrez plus leurs cris !

 

Ce jour là, pluie, vent, froidure
s'étaient déchaînés tous à la fois,
et bien des oiseaux étrangers
furent trouvés morts sur les chemins.

 

Mais mon oiseau faisait fi
de la tempête.
Il ne cessait de me saluer,
de sautiller et de chanter.

Pourquoi chantes-tu ? La tristesse
a envahi la nature.
Le Roussillon ne te plaît-il pas ?
As-tu perdu ta nichée ?

Manques-tu de nourriture ?
Tu sais, ici nous avons de tout,
même de I'amour. Ne dit-on pas :
respectez I'hirondelle, c'est l'oiseau de Dieu !

 

 Viens ! Si tu ne veux pas partir
tu ne souffriras pas du froid,
avec plaisir je prendrai soin de toi ;
et tu auras un doux lit de coton.

 

De L'Albère jusqu'à I'étranger
le voyage est très, très long,
et bien risqué le chemin,
tu n'en verras peut-être pas la fin !

 

Pour te mener si loin
tes ailes seront courtes,
tu tomberas dans la mer
et ne verras jamais plus Saint-Martin.

 

Viens chez moi. J'aime les gens, les oiseaux,
bêtes, moutons et agneaux,
chiens, chats, écureuils et grands ducs,
j'ai même nourri deux loups.

 

Manel, me répond I'oiselet,
tout ce que je fais c'est pour toi.
Je ris, je joue, je chante et sautille
pour l'enfant de Saint-Martin.

J'ai vu tes travaux, tes bois,
fontaines, tours et abris,
et tout cela m'a ravi ;
je viens te féliciter.

 

J'ai vu la tour de Manel ;
on dirait qu'elle touche le ciel :
le brouillard lui sert de trône
et l'éclair de couronne.

A ses pieds s'étend la plaine
du Roussillon et d'Espagne,
leurs frais villages,
leurs jardins, vignes et prés.

De 1à haut on peut voir, à gauche,
une source près d'une clairière,
sur un col entre deux sommets :
c'est la Reine des Sources.

En ce lieu enchanteur
on trouve l'air pur, la fraîcheur,
une eau blanche comme de I'argent,
I'ombre et le repos y sont excellents.

Quand trempée, sale et lasse,
je me suis lavée dans son eau,
j'y ai perdu la faiblesse
pour en tirer force et beauté.

 

Ce matin quand je passais
un écriteau pendait à un pin ;
on pouvait y lire : Beauté du Pays,
la Reine est un paradis !

J'ai vu, et tout cela m'enchante,
le bois de la fontaine ferrugineuse,
la Font d'en Manel,
et ton jardin plein de fruits et de fleurs.

 

 Ta main, main d'enchanteur
a fait, comme le Créateur,
d'un désert une oasis,
de l'Albère un paradis.

Maintenant je dois partir,
je ne peux rester plus longtemps,
le temps est froid et mortel
j'aspire à un pays plus chaud.

 

Bien sûr, c'est un long voyage ;
mais je ne crains ni mer,
ni froid, ni tempête ;
je suis chargée d'une mission.

 

Je m'en vais au pays de Dieu,
pays où le juif ingrat
a tué Notre Seigneur ;
je vais lui parler de toi.

 Je lui demanderai qu'il te donne la santé,
une longue vie, et surtout
qu'à ta mort il t'accueille dans son ciel.
Adieu, donc, adieu Manel.

Ceci dit, dans les airs l'oiseau s'enfuit,
s'enfuit et fuit encore.
Un cri s'échappe de mon coeur :
Cri de joie, cri de douleur.

 

(Traduction du catalan de Joan TOCABENS)

Manel Pastor d'Albera

L’Aulendra de Sant Martí

Extraits des Cahiers de la Rome, Année 2003, N°12,
Bulletin de l'Association pour le patrimoine de la vallée de la Rome,
Maison de l'Histoire  1 Rue des Ecoles  66160 LE BOULOU   aspavarom@gmail.com

Documents : coll. de Besombes Singla

 

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